Par Mohammad Khawajouï
À première vue, « l’accord de La Mecque » conclu entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan apparaît comme un tournant marquant dans le paysage sécuritaire régional.
La consécration du principe de « défense mutuelle » — stipulant que toute agression contre l’un des trois signataires constitue une attaque directe contre l’ensemble du bloc — ne peut que susciter des inquiétudes chez les autres acteurs régionaux, Téhéran en tête.
Toutefois, la lecture iranienne de cette alliance, telle qu’elle ressort des médias et des déclarations proches des cercles de décision à Téhéran, se révèle complexe, nuancée et multidimensionnelle.
Elle oscille entre l’analyse d’une tentative régionale de désengagement stratégique vis-à-vis des États-Unis et une méfiance persistante face à toute initiative sécuritaire aux frontières de l’Iran visant à son encerclement.
À cela s’ajoutent de sérieux doutes quant à la faisabilité opérationnelle de cet accord, compte tenu des divergences fondamentales dans les approches sécuritaires et les intérêts stratégiques des pays signataires.
L’approche iranienne à l’égard de « l’accord de La Mecque » se divise en deux voies parallèles, illustrant la complémentarité des rôles au sein des centres de décision à Téhéran : une réserve prudente sur le plan diplomatique et une posture nettement plus ferme dans les milieux parlementaires et militaires.
Sur le plan diplomatique, l’Iran s’est efforcé d’éviter toute escalade verbal, qualifiant l’accord de reflet des mutations de la perception régionale qui ne visent pas nécessairement Téhéran.
Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Esmaïl Baghaï, l’a exprimé lors de son point de presse hebdomadaire, soulignant que la politique iranienne consiste à encourager les pays de la région à renforcer la confiance mutuelle pour bâtir une « sécurité autonome », sans l’intervention d’acteurs extérieurs.
En revanche, au sein du Parlement — où dominent actuellement les considérations sécuritaires et militaires —, le ton s’est durci.
Ebrahim Rezaei, membre de la commission de la Sécurité nationale, a averti qu’un simple « chiffre sur du papier avec la Turquie et le Pakistan » ne saurait offrir un parapluie de protection, rappelant « l’échec passé du pari saoudien absolu sur Washington pour intercepter les missiles yéménites ».
Sur la même ligne, le président de la commission, Ebrahim Azizi, a qualifié l’accord d’« initiative non réfléchie », estimant qu’elle ne ferait qu’attiser les « feux de la défiance » dans la région.
Cette contradiction apparente dans les réactions iraniennes relève d’une tactique calculée de politique étrangère.
Téhéran cherche ainsi à adresser un double message : d’une part, maintenir ouverts les canaux de communication avec les acteurs régionaux ; d’autre part, avertir que le coût de toute alliance dirigée contre l’Iran serait excessivement élevé, dépassant largement les capacités de contenance d’un pacte théorique.
Pour Téhéran, l’Arabie saoudite semble réévaluer sa doctrine sécuritaire : après des années de dépendance quasi totale envers le parapluie américain, les récents développements régionaux — qui ont mis en évidence la fragilité des engagements de Washington envers les capitales du Golfe — ont convaincu ces dernières qu’un alignement exclusif sur les États-Unis ne suffit plus.
Cette analyse a été largement reprise par les médias iraniens : l’agence ISNA, proche du gouvernement, a qualifié « l’accord de La Mecque » de l’un des « indicateurs les plus clairs » du détachement progressif des États du Golfe vis-à-vis de Washington.
Parallèlement, de nombreux observateurs en Iran qualifient « l’accord de La Mecque » de structure fragile et instable.
Dans cette perspective, le site d’information Mashregh, affilié au Corps des Gardiens de la révolution, est allé jusqu’à qualifier l’accord de « mirage trompeur » : s’il paraît imposant et cohérent en surface, il se heurte dans la pratique à des conflits d’intérêts, des contradictions stratégiques et l’absence de mécanismes d’exécution clairs.
Ainsi, bien que les trois États puissent afficher une position commune au niveau des déclarations politiques, une crise majeure suffirait à révéler les priorités de chacun et l’impossibilité de transformer un rapprochement circonstanciel en un engagement défensif solide.
Selon les évaluations iraniennes, la démarche saoudienne répond à un besoin urgent de renforcer sa dissuasion face aux menaces environnantes, notamment pour protéger ses infrastructures énergétiques et sécuriser ses voies de navigation maritime.
De son côté, le Pakistan voit dans cette alliance un moyen d’élever le niveau de dissuasion face à d’autres acteurs comme l’Inde, voire Israël, sans chercher nécessairement à affronter l’Iran.
S’agissant de la Turquie, Téhéran évalue son rôle sous un angle ambivalent. Ankara constitue un rival géopolitique sur plusieurs dossiers régionaux, mais demeure un partenaire nécessaire avec lequel il faut équilibrer les relations et coopérer sur d’autres sujets — une contradiction fondamentale mise en avant par les médias iraniens.
L’agence de presse officielle iranienne (IRNA) a cité le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, affirmant que « l’Iran n’est pas la cible de l’accord de La Mecque » et que cette alliance revêt un « caractère strictement défensif ».
Le fait qu’un haut responsable turc se soit senti obligé de préciser explicitement que l’Iran n’était pas visé démontre toutefois que la perception d’une initiative « anti-Téhéran » a prédominé dès les premiers instants.
En définitive, l’Iran aborde « l’accord de La Mecque » avec un sérieux empreint de prudence, tout en évitant de surévaluer sa portée réelle.
D’un côté, Téhéran comprend que cet accord s’inscrit dans le processus de reconfiguration sécuritaire de la région et reflète une tentative saoudienne de bâtir des structures de protection complémentaires.
De l’autre, son discours officiel s’attache à mettre en lumière les fissures internes, le flou des engagements et l’hétérogénéité des objectifs des trois signataires.
Par conséquent, les dirigeants iraniens ne considèrent pas « l’accord de La Mecque » comme une menace existentielle ou un danger imminant, mais plutôt comme un glissement dans l’architecture sécuritaire régionale nécessitant un suivi attentif.
Source : Traduit à partir d'AlAkhbar
