Le différend qui a éclaté entre le président du Gouvernement Nawaf Salam et le ministre de la Défense Michel Menassa lors de la dernière séance législative n’est plus une simple altercation passagère sur la gestion de la parole au Parlement.
Les retombées qui ont suivi la séance — du communiqué sans précédent du ministre de la Défense à son absence du Conseil des ministres, en passant par sa réunion avec le commandant en chef de l’armée, le général Rodolph Haykal — ont montré que la question a dépassé les limites d’un désaccord personnel pour toucher au statut du ministre de la Défense, à ses prérogatives et à la nature des relations entre le pouvoir politique et l’institution militaire.
Il est apparu de l’ensemble des développements que Menassa a choisi de transformer ce qui s’est passé au Parlement, d’un simple incident de procédure en une cause politique liée au droit de l’institution militaire à faire entendre sa voix lorsque sont discutés des dossiers touchant les militaires et les martyrs de l’armée, en particulier la loi d’amnistie générale.
Des sources informées ont indiqué que Menassa a découvert au cours des dernières 24 heures qu’il avait été victime d’un vaste consensus présidentiel et politique autour de la loi d’amnistie.
Menassa a déclaré que le président du Gouvernement savait qu’il allait prendre la parole lors de la séance plénière pour exposer le point de vue de l’institution militaire.
Il a toutefois été surpris de voir que Nawaf Salam, ainsi que d’autres ministres et députés, voulaient en finir avec le texte sans débat. Les joutes verbales avec Salam ont révélé que ce dernier souhaitait clore le dossier sans aucune polémique, ayant subi des pressions de pays arabes pour sceller définitivement cette affaire.
Les sources ont souligné que Salam avait surpris le ministre de la Défense en lui affirmant que s’opposer à la loi sous l’angle de la défense des droits des militaires apparaîtrait comme une tentative de bloquer un texte qui importe à la communauté sunnite.
Pourtant, le ministre de la Défense avait préparé dans son plaidoyer des données factuelles sur les événements, rappelant que près de 450 membres de l’institution militaire avaient été tués par ceux que couvre la loi, et que parmi eux figuraient 250 familles de la communauté sunnite.
Ainsi, la démarche ne visait nullement à cibler une partie précise, mais à avertir des dangers d’adopter une loi qui aura des répercussions sur les capacités, le moral et le prestige de l’armée.
Selon ces mêmes sources, l’inquiétude du commandement de l’armée ne porte pas uniquement sur le moral des militaires et des familles de martyrs, mais sur le fait qu’amnistier les tueurs de militaires entraînera de graves complications dont les séquelles apparaîtront plus tard.
C’est particulièrement vrai lorsqu’il sera demandé à l’armée de mener des opérations contre des groupes terroristes, car les militaires agiront avec une extrême retenue, convaincus que ces individus seront libérés ultérieurement sous des prétextes politiques ou confessionnels.
Les sources ont ajouté que la partie américaine, qui n’est pas intervenue dans ce dossier, savait que des pays arabes, l’Arabie saoudite en tête, tenaient à clore cette affaire, et que le Qatar a joué un rôle en considérant que l’amnistie des takfiristes ou des individus arrêtés pour le meurtre — présumé ou établi — de militaires devait être abordée sous l’angle que leurs actes s’inscrivaient dans la guerre survenue en Syrie, et que leur détention reposait sur des motifs politiques, d’où la nécessité de clore ce dossier.
Les sources ont ajouté que le plus grave ne concerne pas seulement les éléments terroristes, mais aussi les criminels impliqués dans des actes d’espionnage et de sabotage dans le pays d’une part, et les trafiquants et fabricants de drogues d’autre part, sachant que l’armée se retrouvera pieds et poings liés dans toute action préventive contre des groupes suspects susceptibles de commettre des actes terroristes pour des motifs politiques.
Selon les sources, ceux qui ont appuyé cette loi doivent réaliser qu’en graciant ceux qui ont tiré sur des militaires, notamment les terroristes parmi eux, ils ne seront plus en droit d’exiger de l’armée qu’elle affronte les éléments de la Résistance dans le Sud.
Les sources ont exprimé leurs craintes de répercussions encore plus dangereuses au cas où les familles des victimes décideraient de se venger des tueurs après leur libération.
Toutefois, le développement le plus significatif est venu de Yarzé, après la rencontre entre Menassa et le commandant en chef de l’armée, en présence d’une délégation du Conseil militaire et d’officiers supérieurs. Haykal ne s’est pas contenté de remerciements, mais a déclaré à Menassa : « Vous n’avez jamais déçu et ne décevrez jamais les familles des martyrs ; vous nous avez fait honorer notre engagement et avez porté haut le nom de l’armée ».
Dans ce climat, la réunion entre le président de la République Joseph Aoun et le président du Gouvernement Nawaf Salam a revêtu une importance particulière, d’autant que le différend s’est déplacé du Parlement au Conseil des ministres avant d’atteindre l’institution militaire.
L’examen de ce dossier entre Aoun et Salam pourrait avoir pour objectif d’éviter que la crise ne se transforme en une rupture au sein du gouvernement, tandis qu’« Al-Akhbar » a appris que les familles des martyrs de l’armée préparent un mouvement en vue de faire pression sur le président de la République pour qu’il ne signe pas la loi.
Source : Traduit à partir d'AlAkhbar
