vendredi, 06/02/2026   
   Beyrouth 18:15

800 militants poursuivis pour « apologie du terrorisme » car soutenant la Palestine. La France sacrifie sa liberté d’expression pour « Israël »

Olivia Zemor, présidente de l’association EuroPalestine, critique vivement la proposition de loi portée par la députée Caroline Yadan à l’Assemblée nationale française, estimant qu’elle vise à réduire au silence les militants pro-palestiniens sous couvert de lutte contre l’antisémitisme.

Au micro d’Anadolu, Zemor affirme que « c’est une couche de répression de plus pour tous les gens qui soutiennent la Palestine », accusant la députée d’avoir voulu « faire un amalgame entre Israël et Juifs » afin de permettre « de nouvelles lois qui vont réprimer davantage les militants qui disent du mal de la politique israélienne ».

La militante estime que le texte repose sur des notions floues, notamment l’idée de provocation « implicite » à la haine : « Il s’agit de punir tout ce qui provoque directement ou implicitement à la haine d’Israël (…) la haine d’Israël est égale à la haine des Juifs », affirme-t-elle, dénonçant un cadre juridique qu’elle juge dangereux pour la liberté d’expression.

Elle-même est visée par des poursuites pour apologie du terrorisme après la publication d’un article le 7 octobre 2023. Son procès en appel doit débuter le 26 février prochain à Paris. « On est 800 militants en France à être poursuivis pour apologie de terrorisme », affirme Olivia Zemor, évoquant une pression judiciaire croissante contre les soutiens de la cause palestinienne.

Le recours accru à ce délit s’inscrit dans un contexte marqué par une multiplication des procédures depuis octobre 2023. Des centaines d’enquêtes ont été ouvertes en France pour apologie du terrorisme, certaines visant des prises de position politiques ou militantes liées au conflit israélo-palestinien, un usage qui suscite des débats sur l’équilibre entre sécurité et libertés publiques.

Olivia Zemor invoque aussi la jurisprudence européenne sur le boycott d’Israël, rappelant qu’« en juin 2020, la Cour européenne des droits de l’homme a donné raison à ceux qui appellent au boycott », une décision qu’elle considère incompatible avec l’esprit de la loi Yadan. Elle ajoute : « On ne va pas s’arrêter de dire du mal d’Israël, ni de sa politique, ni de cet État. »

La présidente d’EuroPalestine critique par ailleurs ce qu’elle décrit comme un « deux poids deux mesures » judiciaire. « Le gouvernement ne porte pas plainte contre des propos qui sont de véritables provocations au génocide dans les médias », affirme-t-elle, évoquant également une plainte déposée par son organisation avec d’autres associations contre des personnes accusées d’avoir bloqué une aide humanitaire destinée à Gaza.

Faire taire le voix juives dissidentes

La proposition de loi Yadan, qui entend lutter contre les « formes renouvelées de l’antisémitisme », suscite une contestation plus large au sein de la société civile. Plusieurs organisations de défense des droits humains, syndicats et collectifs juridiques dénoncent un texte jugé liberticide et juridiquement flou. Des associations comme La Cimade ou la Ligue des droits de l’homme estiment qu’il pourrait « instrumentaliser la lutte contre l’antisémitisme et pénaliser des opinions politiques, notamment la critique de l’État d’Israël ».

Des collectifs juifs critiques de la politique israélienne ont également appelé au rejet du texte, considérant qu’il risque de restreindre le débat démocratique plutôt que de protéger efficacement contre la haine antisémite. Des juristes pointent enfin l’élargissement envisagé du délit d’apologie du terrorisme et l’introduction de nouvelles incriminations susceptibles de créer une insécurité juridique.

Olivia Zemor qui est d’origine juive insiste sur l’arrière-plan politique du débat : « Quand madame Yadan parle de nouvelles formes d’antisémitisme, le mot nouvelle forme est exact dans le sens où il y a beaucoup de juifs qui ont pris leur distance avec Israël en voyant ce qu’il fait », affirme-t-elle, dénonçant une volonté de faire taire ces voix dissidentes.

Alors que la proposition de loi poursuit son parcours parlementaire, la controverse dépasse désormais le seul cadre juridique. Elle interroge la frontière entre lutte contre les discours de haine et protection de la liberté d’expression, dans un contexte où le conflit israélo-palestinien continue de polariser profondément la société française et le débat politique.

La proposition de loi n°575, dite loi Yadan, a été déposée le 19 novembre 2024 à l’Assemblée nationale par Caroline Yadan, députée du groupe Renaissance (majorité présidentielle). Intitulée « proposition de loi visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme », elle a été adoptée en commission des lois le 20 janvier 2026. Elle est depuis en attente d’un vote en séance publique à l’Assemblée nationale, première étape d’un processus qui devra ensuite passer par le Sénat.

Source: Agence Anadolu