Entre Washington et Paris, le Liban s’engage dans une voie qui dépasse la simple consolidation du cessez-le-feu pour explorer la configuration de la prochaine phase au Sud, le rôle de l’armée, le sort des armes et l’après-FINUL.
La tutelle internationale maintient un processus de négociation sans résultats probants, tandis que les pays protecteurs cherchent à transformer la conférence de soutien à l’armée à Paris en une plateforme pour imposer davantage de conditions au Liban.
La réunion à Washington entre l’ambassadrice du Liban, Nada Hamadeh Moawad, et l’ambassadeur israélien, Yechiel Leiter, au siège du département d’État américain, n’a produit aucune percée officielle.
Durant deux heures, les discussions ont porté sur le mécanisme de mise en œuvre du cadre général, la demande du Liban concernant l’arrêt des opérations et le retrait, ainsi que la possibilité d’élargir les « zones d’expérimentation », la synthèse devant être transmise au niveau politique en vue de la session de négociations prévue au début du mois prochain.
Les sources américaines évoquent un manque de temps pour obtenir des résultats, alors qu’Israël s’approche de son échéance électorale.
Ainsi, la fonction de la réunion à ce stade semble être de maintenir le canal de négociation ouvert et d’ordonner l’ordre du jour de la prochaine session, plutôt que de produire un règlement rapide.
Le nœud du problème réside dans la divergence des priorités : le Liban exige des mesures israéliennes concrètes, en premier lieu l’arrêt des opérations et le retrait, avant de passer à d’autres étapes, tandis qu’Israël conditionne ses démarches aux progrès sur le dossier des armes et le déploiement de l’État.
Entre ces deux positions, Washington s’efforce d’éviter l’effondrement du cadre général, sans réussir jusqu’à présent à traduire ce processus en mesures réciproques sur le terrain.
L’élément le plus marquant des informations d’hier réside dans la déclaration du chef d’état-major de l’armée d’occupation, Eyal Zamir, affirmant que l’armée libanaise ne semble ni prête ni capable de désarmer le Hezbollah.
Cela coïncide avec le projet de vente d’un package militaire américain à ‘Israël’ d’une valeur d’environ 2,8 milliards de dollars, comprenant de grandes quantités de munitions lourdes et antibunkers.
Bien qu’aucune information officielle américaine ne confirme que ces munitions ne sont pas destinées au Liban, leur nature revêt une importance particulière au vu de la concentration des récentes opérations israéliennes sur les tunnels et les installations souterraines.
On observe ici la duplicité du rôle américain, oscillant entre le parrainage d’un processus politique d’un côté, et le renforcement continu des capacités militaires israéliennes de l’autre, maintenant ainsi un déséquilibre des pressions lors des négociations en faveur d’Israël.
À Paris, les rencontres du président Joseph Aoun avec le président français Emmanuel Macron et le roi Abdallah II de Jordanie ont débuté quelques heures avant la réunion préparatoire de la conférence internationale de soutien à l’armée et aux forces de sécurité intérieure, en présence du commandant en chef de l’armée, le général Rodolphe Haykal, et des ambassadeurs américain et français.
Cette conférence est indissociable des arrangements en cours pour le Sud. Le soutien requis pour l’armée est lié à l’augmentation de sa capacité de déploiement et à la prise en charge des missions attendues de l’État, tandis que les pays concernés conditionnent leur appui à l’institution militaire au processus du monopole des armes et à l’extension de l’autorité de l’État.
L’enjeu dépasse donc la fourniture d’équipements et la formation pour toucher au rôle politique et sécuritaire exigé de l’armée dans la période à venir.
Aoun a déclaré que « le principe de restauration de l’État et du monopole de la décision de la paix et de la guerre repose sur le renforcement des organes étatiques, en particulier les services de sécurité et l’armée libanaise », réclamant un plan de soutien à long terme et non des aides temporaires.
Il a toutefois lié l’exécution de la décision de l’exclusivité des armes aux capacités matérielles, logistiques et aux conditions politiques, réaffirmant son refus d’aller vers un affrontement interne.
C’est là que se situe l’un des nœuds les plus sensibles. Les pays donateurs attendent des mesures concernant les armes et le déploiement de l’armée, tandis que le pouvoir politique sait que tenter d’imposer cette voie par la force pourrait ouvrir une crise interne incontrôlable.
C’est pourquoi Aoun répète que « l’objectif n’est pas l’affrontement » et que le dossier doit être traité par le dialogue.
Cependant, le discours d’Aoun soulève à son tour des questions sur le plafond des négociations et l’ordre des étapes.
Lorsque le président de la République évoque la recherche par le Liban d’un « accord sécuritaire en premier lieu pour mettre fin à l’état d’hostilité et déployer l’armée aux frontières », pouvant constituer un « préalable à un accord de paix ultérieur », alors même que le Liban n’a pas encore obtenu le retrait ni la consolidation de l’arrêt des opérations, il devient légitime de s’interroger sur les raisons de procéder si tôt à la formulation de la future relation avec ‘Israël’.
Le problème ne réside pas dans le principe du choix de la diplomatie, mais dans la définition de ce que le Liban offre et de ce qu’il obtient en contrepartie. Le processus visait initialement l’application d’un accord, la cessation des agressions et le retrait, mais il englobe désormais l’exclusivité des armes, le déploiement de l’armée et des arrangements sécuritaires à long terme, jusqu’à évoquer la possibilité qu’un accord sécuritaire serve de préalable à un processus de paix ultérieur.
Plus la liste des dossiers soulevés par le Liban s’allonge, plus la définition des contreparties israéliennes devient urgente.
De plus, affirmant que la négociation est « l’option la moins coûteuse » et que s’en écarter signifie la guerre, Aoun résume la situation à deux choix extrêmes, alors que la négociation elle-même suppose l’existence d’alternatives tactiques, de leviers et de conditions déterminant quand le Liban avance et quand il se cramponne à ses exigences. Si le président souhaite une diplomatie « crédible et non de l’encre sur du papier », le critère d’évaluation résidera dans les résultats obtenus par le Liban, et non dans la seule poursuite des réunions.
Concernant les discussions sur l’après-FINUL, le débat va bien au-delà de la crise actuelle. La France et l’Italie étudient la possibilité de maintenir une présence internationale au Sud afin d’éviter le vide après la fin du mandat de la force internationale, tandis qu’Aoun précise que toute force de substitution doit opérer dans un cadre légal préservant la souveraineté de l’État et assister l’armée au lieu de s’y substituer.
Ainsi, les négociations de Washington se rattachent à la conférence de Paris et à l’avenir de la FINUL au sein d’une vision quasi unifiée pour le Sud : un arrangement sécuritaire fixant les règles avec ‘Israël’, une armée assumant une plus large part de responsabilités, ainsi qu’un soutien extérieur et une présence internationale conditionnée pour appuyer la phase de transition.
La question non tranchée reste l’ordonnancement des engagements. Israël conditionnant ses actions au dossier des armes, l’ensemble du processus demeure menacé. De surcroît, le facteur régional reste prépondérant : les forces influentes au Liban ne séparent pas la situation actuelle du sort des contacts américo-iraniens, qu’ils mènent à une reprise des négociations ou à une nouvelle escalade. Cela laisse une partie de la trajectoire libanaise dépendante d’équilibres qui dépassent la capacité de contrôle de Beyrouth.
Source : Médias
