Par Mohammad Khawajouï
L’escalade récente des tensions régionales — allant des affrontements entre le mouvement Ansarullah et l’Arabie saoudite à la probabilité croissante du déclenchement d’une « troisième guerre » américaine et israélienne contre l’Iran — a exercé une pression considérable sur l’Alliance de la Mecque. Elle l’a placée face à un test réel quant à son efficacité, tout en remettant en lumière l’essence du problème de la sécurité régionale et la manière d’y parvenir.
Alors que cet enjeu semble constituer le moteur principal de la visite surprise effectuée par les plus hauts responsables militaires et sécuritaires des États membres de l’alliance (l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan) à Téhéran, cette initiative ouvre la voie à une possible coopération entre les pays de la région, à l’écart des États-Unis.
En cas de succès, une telle dynamique aurait des répercussions majeures sur l’avenir du Moyen-Orient et sur l’influence américaine dans la zone.
Le ministre saoudien de la Défense, Khaled ben Salmane, le chef d’état-major de l’armée pakistanaise, Asim Munir, et le directeur des services de renseignement turcs, İbrahim Kalın, sont arrivés hier à Téhéran. Ils ont participé à une réunion conjointe avec de hauts responsables iraniens, notamment le président Massoud Pezechkian, le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi et le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, Mohsen Rezaï.
Selon des responsables iraniens, cette visite est intervenue à l’initiative de Munir, qui avait informé les Iraniens, lors de son déplacement dans le pays la semaine dernière et de sa rencontre avec Rezaï, de la décision des trois pays de se rendre à Téhéran.
Deux mois après sa création, l’Alliance de la Mecque, née pour être un pilier de dissuasion collective, s’est retrouvée sous la pression de deux crises simultanées : son efficacité face aux feux du Yémen et sa capacité à empêcher l’entraînement de ses membres dans une potentielle guerre américano-israélienne contre l’Iran. Cela l’a contrainte à se tourner vers ce dernier afin de contenir les répercussions de ces deux crises.
Dans ce contexte, le ministère saoudien des Affaires étrangères a confirmé dans un communiqué que cette visite s’inscrit dans le cadre du « maintien des efforts des pays de l’Alliance de la Mecque pour la désescalade entre les parties à la crise actuelle, l’encouragement du dialogue et des solutions diplomatiques, ainsi que le soutien aux efforts de médiation de l’État du Qatar et de la République du Pakistan ».
Toutefois, le facteur le plus déterminant derrière cette démarche semble être l’explosion des tensions entre Riyad et Sanaa. Ces derniers jours, après avoir pris le contrôle du détroit de Bab el-Mandeb, Ansarullah a mené des attaques d’envergure contre les principaux aéroports du Royaume, en particulier celui de Riyad, ainsi que contre des bases militaires et des infrastructures énergétiques saoudiennes. L’Arabie saoudite a riposté en exécutant des dizaines de raids aériens sur le Yémen.
Alors que le Royaume, en tant que membre central de l’Alliance de la Mecque, s’attendait dans ces circonstances au déclenchement du mécanisme de défense collective et à l’intervention rapide du Pakistan et de la Turquie à ses côtés, ces deux pays ont émis des réserves quant à toute intervention directe dans cette crise, au vu des conséquences qu’elle entraînerait pour eux. Cela a réduit les engagements de l’alliance, face à l’opinion publique régionale et vis-à-vis de l’Arabie saoudite elle-même, à de simples « paroles sur du papier ».
Dès lors, la visite de la délégation tripartite à Téhéran visait un objectif clair et bien précis : mettre à profit l’influence de l’Iran pour convaincre Ansarullah d’arrêter les attaques. Munir avait déjà demandé directement aux responsables iraniens, lors de sa précédente visite, d’user de leurs relations avec le mouvement dans ce sens, traduisant une aveu implicite d’une importance capitale : l’Alliance de la Mecque est incapable de résoudre seule la crise yéménite, et même les mécanismes de défense les plus puissants ne peuvent éteindre les incendies sans la coopération iranienne.
De son côté, Téhéran a vu dans cette visite l’opportunité de prouver que la clé de l’apaisement au Yémen et dans la région reste entre ses mains et non entre celles de Riyad, d’Islamabad ou d’Ankara, et que la sécurité régionale doit être assurée par la coopération entre les États de la région, loin de toute ingérence des États-Unis.
Sur cette base, l’agence de presse officielle iranienne a écrit, en parallèle à la réunion quadripartite, que la présence iranienne constitue une « condition préalable à la formation d’une nouvelle structure de sécurité dans le Golfe ».
Dans le même temps, le secrétaire adjoint du Conseil suprême de sécurité nationale iranien, Ali Bagheri, a estimé que l’Iran et les trois pays sont capables, en s’appuyant sur ce qu’il a qualifié d’« expérience réussie de la République islamique d’Iran dans l’édification de la sécurité nationale » au cours de la dernière guerre, de coopérer pour instaurer une « sécurité régionale endogène ».
De son côté, Pezechkian a réaffirmé, lors de son entretien avec les trois visiteurs, « le soutien de Téhéran à tout accord menant au renforcement de la sécurité dans la région », affichant la disposition de son pays à « prendre des mesures en faveur d’une coopération régionale et du règlement des différends ».
Cependant, les anticipations concernant la réduction des tensions au Yémen restent entourées de plusieurs réserves. L’Iran peut exercer une influence via ses relations avec Ansarullah, mais on ne peut supposer que le mouvement est subordonné à Téhéran dans ses décisions, ni qu’il acceptera sans condition tout accord conclu entre les quatre gouvernements. Le mouvement a en effet ses propres calculs et exigences internes et régionaux.
Par conséquent, même si l’un des objectifs de la visite est de rallier la partie iranienne pour contenir les affrontements en cours, l’obtention d’un résultat positif exige également de mener des discussions directes ou indirectes avec Ansarullah elle-même et de traiter les racines politiques de la crise yéménite, Téhéran pouvant jouer le rôle de facilitateur.
Par ailleurs, la tension entre Ansarullah et l’Arabie saoudite ne peut être dissociée de la guerre entre l’Iran et les États-Unis, ces deux dynamiques s’inscrivant dans un même contexte. Dès lors, des doutes sérieux émergent quant à la disposition de l’Iran à jouer un rôle dans la désescalade au Yémen tant que le dossier de la guerre américaine et israélienne contre lui n’est pas clos, sachant que les responsables iraniens ont répété à plusieurs reprises que la guerre doit prendre fin sur « tous les fronts » de la région.
Sur cette base, la seconde raison — et la plus stratégique — de cette visite réside dans l’accumulation des signaux indiquant une nouvelle attaque militaire américano-israélienne contre l’Iran. Plusieurs rapports font état des préparatifs de Washington et de Tel-Aviv pour une « troisième guerre ».
Une telle guerre pourrait entraîner — selon son intensité et en fonction des ripostes iraniennes qualifiées par les responsables de Téhéran de « plus destructrices » — des répercussions majeures sur les pays de la région, y compris les membres de l’Alliance de la Mecque.
Sous cet angle, la visite des trois responsables peut être considérée comme une tentative de créer un espace diplomatique et de réduire le risque d’erreur de calcul.
Le Pakistan, à travers ses relations avec l’Iran et ses contacts avec les pays arabes et les États-Unis, cherche à consolider son rôle de médiateur, tandis que la Turquie s’efforce depuis quelques années de maintenir des canaux de dialogue avec les différents acteurs régionaux.
Quant à l’Arabie saoudite, elle a un intérêt direct à éviter une guerre susceptible de menacer la sécurité de ses frontières et de ses infrastructures énergétiques ; elle est consciente que le coût d’un affrontement militaire avec l’Iran ou ses alliés dépasse de loin celui d’un accord ou d’une entente de désescalade avec lui. Cette visite reflète donc la convergence des intérêts des États membres de l’Alliance de la Mecque pour empêcher la situation d’échapper à tout contrôle, que ce soit au Yémen ou dans l’ensemble de la région.
Source : Médias
