Par Khodor Kharroubi
Aujourd’hui, alors que les bureaux de vote fermaient leurs portes pour les élections de mi-mandat aux États-Unis et que les premiers résultats commençaient à tomber, les spéculations se sont multipliées quant au sort de la majorité républicaine au Sénat et à la Chambre des représentants, ainsi que sur les répercussions de ce scrutin sur la politique étrangère et l’escalade au Moyen-Orient.
Les estimations restaient partagées : d’un côté, ceux qui prévoyaient une prise de contrôle démocrate d’une des deux chambres du Congrès — voire des deux —, s’appuyant sur la tendance de l’électorat indépendant (qui tranche habituellement les scrutins) à punir le parti présidentiel pour ses choix politiques et son indifférence aux priorités du quotidien ; de l’autre, ceux qui anticipaient un changement mineur laissant le dernier mot aux Républicains sous le dôme du Capitole.
Cette dernière hypothèse semblait suspendue au répit que pouvait offrir la baisse des prix du pétrole à l’administration à la veille de l’échéance : une tendance amorcée ces derniers jours avec le repli de 2,4 % du brut Brent à peine quelques heures plus tôt, chute que le président américain Donald Trump s’est empressé de saluer publiquement en la qualifiant de « plus grande baisse de l’histoire des prix du pétrole ».
L’Iran au cœur du débat entre Démocrates et Républicains
Bien que les enjeux économiques soient restés, comme à l’accoutumée, en tête des préoccupations d’au moins 80 % des électeurs américains, les perturbations de l’approvisionnement pétrolier mondial provoquées par la guerre contre l’Iran ont lourdement pesé sur le quotidien des citoyens (hausse des prix de l’essence, du diesel et du fioul domestique), hissant ces questions financières au même niveau de priorité que les dossiers de politique étrangère.
Dans ce contexte, un sondage récent mené par l’Associated Press révèle que près de 8 électeurs inscrits sur 10 — avec une large majorité parmi les Républicains comme les Démocrates — estiment que la réduction du coût de la vie doit figurer parmi les toutes premières priorités du prochain Congrès. Par ailleurs, environ 7 électeurs sur 10 affirment que mettre fin à la guerre avec l’Iran devrait constituer un axe majeur d’action pour les législateurs.
Chaque camp a tenté d’imposer son propre récit pour expliquer ces crises : les Démocrates ont imputé les difficultés à la gestion de Donald Trump, en mettant en avant une guerre contre l’Iran qu’ils qualifient de « coûteuse, impopulaire et sans terme précis ».
De leur côté, les Républicains ont invoqué la loi de baisse d’impôts adoptée par l’administration en 2025 et ses exonérations fiscales, le tout sur fond de fractures internes au sein du parti présidentiel — tant parmi ses cadres que dans sa base électorale — quant à la conduite à tenir face au conflit.
À cet égard, des cadres républicains reconnaissent que la campagne contre l’Iran et le risque de sa résurgence avec la flambée des carburants ont représenté le défi le plus redoutable pour le parti durant cette échéance, les électeurs ayant directement ressenti dans leurs factures l’impact de la politique étrangère de Trump, notamment sa décision d’attaquer la République islamique sans en évaluer le coût interne.
L’inquiétude républicaine quant à la gestion de la politique étrangère et de la sécurité nationale par le locataire de la Maison-Blanche s’est trouvée amplifiée par l’agitation autour de la menace nucléaire iranienne, dans laquelle beaucoup, y compris d’anciens responsables de la sécurité sous des administrations républicaines, ont vu une exagération manifeste.
Les zones rurales se détournent-elles de Trump ?
Sur le plan populaire, la fracture apparaît encore plus nette dans les États agricoles, historiquement considérés comme le bastion le plus fidèle des Républicains.
Un sondage réalisé par Reuters et l’institut Ipsos en juin dernier révélait une chute du soutien à Donald Trump parmi les habitants des zones rurales à 50 % — son niveau le plus bas jamais enregistré.
Les experts l’expliquent par le mécontentement des agriculteurs envers le président, estimant qu’il a trahi le slogan « L’Amérique d’abord » en entrant en guerre contre la République islamique.
Avant le conflit, le prix du gallon de diesel — largement utilisé pour le transport et le fonctionnement des tracteurs — tournaient autour de 3 dollars, contre plus de 6 dollars aujourd’hui.
La situation est similaire pour les engrais agricoles, comme l’urée dont le prix de la tonne a bondi de 400 à 580 dollars, alourdissant la pression sur les coûts de production. Pire encore pour le camp républicain : certaines mesures présentées par l’administration comme des solutions de crise, notamment les aides au diesel destinées au secteur agricole annoncées par Trump, n’avaient toujours pas été versées à la veille du scrutin.
Face à cela, les Démocrates se sont empressés d’exploiter médiatiquement la crise du monde agricole à leur avantage, en liant directement ce marasme à l’affrontement avec Téhéran.
Ils s’appuient sur la faillite de 300 grandes exploitations l’année dernière (une hausse de 46 % sur un an) et sur les prévisions annonçant une dette globale du secteur grimpant à 624,7 milliards de dollars cette année — un sommet historique pour l’agriculture américaine.
Quoi qu’il en soit, en attendant que les urnes ne révèlent l’impact réel du dossier iranien sur le vote, les chiffres du Pew Research Center indiquent que près de 65 % des Américains désapprouvent la manière dont Trump gère la question nucléaire iranienne, contre seulement 33 % d’avis favorables.
Ces données renforcent la perspective d’une victoire législative pour les Démocrates, qui comptent bien convertir l’insatisfaction populaire face à la guerre et à ses retombées économiques en sièges supplémentaires au Congrès.
Perspectives démocrates : quelles conséquences sur le conflit ?
Ces derniers jours et dernières heures, les sondages favorables au parti d’opposition se sont enchaînés. Le plus récent, mené par NBC News à l’échelle nationale, indique que 52 % des électeurs inscrits préfèrent voir les Démocrates contrôler le Congrès, contre 45 % pour les Républicains, soit une avance en hausse de deux points par rapport au mois précédent.
Quant au vote par anticipation, il s’est achevé avec la participation de plus de 50 millions d’électeurs, dont près de 11 millions de Démocrates inscrits contre environ 8 millions de Républicains.
Alors que des fuites journalistiques évoquent la préparation par la Maison-Blanche d’une action militaire contre l’Iran au lendemain des midterms en cas d’échec des médiations régionales, une grande interrogation plane sur l’avenir d’un affrontement rejeté par de larges franges des deux partis, tout particulièrement si le camp démocrate parvient à réaliser des percées significatives dans le paysage électoral.
Dans cette optique, plusieurs analystes estiment qu’une victoire démocrate conduirait à un affrontement politique et constitutionnel sur les prérogatives relatives à la déclaration de guerre et au contrôle des dépenses — des pouvoirs que Trump s’est largement appropriés, d’autant qu’il n’a pas sollicité l’aval du Congrès avant de lancer les hostilités contre l’Iran. Bien que des tentatives démocrates répétées aient cherché par la suite à contraindre le président à soumettre le déroulement de la guerre à l’approbation du Congrès, elles n’ont trouvé l’appui que d’un nombre restreint de législateurs républicains.
Selon ces mêmes experts, une prise de contrôle démocrate de la Chambre des représentants ou du Sénat leur permettrait d’influer sur la politique étrangère via leurs prérogatives budgétaires.
Ils pourraient notamment couper certains crédits de défense pour obliger Trump à repasser devant le Congrès s’il décidait de reprendre les opérations militaires, ou encore rouvrir des enquêtes sur la conduite de la guerre en convoquant des responsables de l’administration à témoigner publiquement sur leurs projets futurs concernant l’Iran.
Mises en garde contre une « frappe post-électorale »
Les révélations faites par le chroniqueur de droite Tucker Carlson concernant l’intention de Trump de lancer une attaque contre l’Iran après le scrutin ont suscité de vives réactions dans les milieux politiques et médiatiques. Le journaliste Ryan Grim, cofondateur du site Drop Site News, a appelé à ne pas prendre les fuites de Carlson à la légère, soulignant que ce dernier dispose de sources très proches de l’administration républicaine.
De même, Andrew Day, rédacteur en chef de la revue The American Conservative, a exhorté à prendre ces rumeurs au sérieux, avertissant que les déclarations de Trump recèlent implicitement des menaces nucléaires, Washington n’ayant pas réussi à soumettre Téhéran par des moyens conventionnels.
Plus de 200 organisations de la société civile à travers le monde ont d’ailleurs lancé un appel au Congrès pour empêcher Trump de mener une attaque nucléaire contre les Iraniens, tandis que le National Iranian American Council (NIAC) a prévenu que la seule éventualité d’une telle initiative américaine représentait une « horreur injustifiable », quelle que soit la fermeté réelle des menaces présidentielles.
Alors que la guerre contre l’Iran s’est imposée comme un sujet majeur d’affrontement partisan, le sénateur démocrate Chris Murphy a averti que l’attaque planifiée par l’administration Trump après les élections risque d’entraîner une escalade dévastatrice et d’asséner un coup porté au respect de l’État de droit par les États-Unis.
Chris Murphy a révélé avoir figuré parmi les membres du Congrès récemment convoqués à un briefing à huis clos sur les discussions en cours à la Maison-Blanche, qualifiant de « folie » le plan républicain contre l’Iran et rappelant que cette guerre reste « illégale ».
De son côté, Sina Toossi, chercheur au Center for International Policy, a estimé que le déclenchement d’une guerre ciblant les infrastructures — opposant d’un côté les États-Unis et ‘Israël’, et de l’autre l’Iran — à une échelle encore jamais vue dans l’histoire moderne apparaissait désormais comme « presque inévitable ». Il a toutefois avancé que Téhéran répliquerait en frappant des objectifs économiques vitaux, contraignant ainsi Washington à interrompre rapidement ses opérations.
Source : Médias
