mercredi, 04/11/2026   
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Nouvelle carte de l’influence économique en Syrie : L’Arabie saoudite finance… et la Turquie s’étend !

Au cours des vingt derniers mois — soit la durée écoulée depuis la prise de pouvoir par « Hay’at Tahrir al-Cham » en Syrie —, le pays a été, et reste, le théâtre d’une compétition économique non déclarée entre la Turquie et l’Arabie saoudite. Cette rivalité s’est manifestée à travers une succession de visites de délégations économiques réciproques, ainsi que par des protocoles d’accord et des contrats signés.

Bien que la nouvelle administration semble tenter de maintenir un certain équilibre régulateur dans ses relations économiques avec les deux pays — cherchant à capitaliser dessus pour consolider sa légitimité externe d’une part, et attirer les investissements étrangers d’autre part —, des facteurs prédominants continuent de dicter la trajectoire, la nature et le volume de ces relations.

Au premier rang de ces facteurs figurent le capital politique et social dont disposent les deux États auprès des cercles du nouveau pouvoir, les orientations personnelles des acteurs clés de la décision gouvernementale, ainsi que la logique des « relations de nécessité » par laquelle Damas a justifié le maintien de ses liens avec certains alliés de l’ancien régime.

Le suivi de la coopération avec les deux pays susmentionnés durant cette période révèle une certaine proximité dans l’ampleur de leur présence économique et technique, visible à travers le nombre de protocoles d’accord, d’accords de coopération et de contrats d’investissement conclus.

Toutefois, l’analyse de la structure de cette présence, de ses objectifs et de ses secteurs d’activité met au jour une compétition « cachée », une conclusion renforcée par la prudence d’autres pays à s’ouvrir trop rapidement sur le plan économique avec la Syrie.

Ainsi, à l’exception de la présence massive du « Groupe Al-Khayyat » qatari, via ses différentes filiales, dans les secteurs du pétrole et de l’électricité — une présence bénie et partagée par les Américains —, les protocoles, accords et contrats signés avec Riyad et Ankara représentent près des deux tiers de l’ensemble des engagements pris par le gouvernement de transition depuis le début de l’année dernière jusqu’à ce mois de septembre.

Le financement saoudien

La coopération économique représente un intérêt mutuel pour Riyad et Damas. La première souhaite combler le vide laissé par le retrait militaire, politique et économique iranien au lendemain de la chute de l’ancien régime — un vide qui, selon elle, risquerait d’entraîner une expansion de l’influence turque dans un pays dévasté s’il n’est pas contrebalancé par une présence arabe équivalente.

La seconde cherche à s’attirer les faveurs du Royaume et à s’appuyer sur son poids arabe et islamique afin de consolider les fondations de son pouvoir transitoire et de faire face aux défis majeurs de la période à venir, notamment sur les plans sécuritaire et économique.

C’est sous cet angle que s’expliquent les démarches menées par le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane, auprès de l’administration de Donald Trump pour obtenir la levée des sanctions contre la Syrie, ainsi que les aides accordées à l’appareil de sécurité générale et aux gardes-frontières, sans oublier le don pétrolier de 1,65 million de barils octroyé l’an dernier.

Dans cette même dynamique, un décompte réalisé par Al-Akhbar recense, au cours des derniers mois, environ 24 événements, réunions ou rencontres officielles durant lesquels près de 67 protocoles d’accord et 12 accords de coopération ont été paraphés. Parmi ces événements, cinq ont donné lieu à la signature de multiples documents.

En juillet dernier, par exemple, en marge du « Forum d’investissement syro-saoudien », la conclusion de près de 47 protocoles d’accord entre les deux parties a été annoncée, pour une valeur globale atteignant 6 milliards de dollars — bien que les détails précis soient restés restreints.

De même, en août dernier, un accord et six protocoles ont été signés dans les domaines des projets électriques, des stations de transport et de distribution, des levés géophysiques et géologiques, des services pétroliers, du forage et de la maintenance des puits, de la formation technique, ainsi que du développement des ressources humaines et de la fourniture de solutions intégrées pour la gestion et le développement des gisements d’hydrocarbures.

De manière générale, il apparaît que la majorité des accords, protocoles et contrats conclus avec Riyad revêtent un caractère financier et d’investissement, comme le prouve leur concentration dans des secteurs exigeant des capitaux colossaux : pétrole, gaz, immobilier, transports, aviation, industrie, agriculture, télécommunications et transition numérique.

Pour autant, l’engagement saoudien ne s’est pas limité au seul secteur privé : des interventions directes de certains ministères et organismes publics saoudiens ont été enregistrées dans les infrastructures et les services publics syriens, comme en témoigne la série d’accords signés en février dernier.

Malgré ces avancées, l’ouverture encouragée sur le plan politique demeure prudente et mesurée, particulièrement pour les projets d’investissement à forte intensité de capital que le marché local ne saurait financer.

Cela contraste avec certaines entreprises et institutions publiques saoudiennes qui sont déjà passées à la phase d’exécution de contrats — à l’instar du marché des compteurs d’eau — ou qui ont commencé à convertir plusieurs protocoles d’accord en contrats d’exécution.

L’expertise technique turque

Comme prévu, la coopération économique et technique avec Ankara a bénéficié d’une priorité absolue auprès de Damas, ce qui explique la diversité des secteurs investis.

Outre les domaines clés où interviennent déjà Riyad et Doha, Ankara s’est imposée en force dans les secteurs de la défense, de la sécurité et de l’enseignement supérieur.

Cette présence institutionnelle a été devancée par l’afflux de marchandises turques qui ont inondé les marchés syriens dès les premiers jours de la chute de l’ancien régime, que ce soit par importation directe ou par contrebande.

Selon des estimations préliminaires, environ 22 événements ont permis d’annoncer la signature de 9 accords de coopération, 18 protocoles d’accord, un protocole de coopération et un contrat définitif. Par ailleurs, en août dernier, 10 protocoles ont été signés lors d’une seule rencontre selon l’agence de presse syrienne (SANA), bien que les médias turcs aient fait état de 18 protocoles.

Ces documents couvrent des secteurs stratégiques majeurs : énergie, transports, agriculture, administration locale, santé, enseignement supérieur, défense, industrie, entre autres. Cela traduit l’ampleur du déploiement turc actuel, qui prend davantage les traits d’un partenariat institutionnel, technique et ingénierique que ceux d’un investisseur financier.

Cette orientation suscite l’inquiétude de nombreux économistes syriens pour deux raisons principales. D’une part, la coopération avec Ankara permettra à cette dernière de collecter d’immenses bases de données sur le fonctionnement des institutions syriennes — et potentiellement d’en conserver une copie sous prétexte d’automatisation et de numérisation des archives.

D’autre part, des craintes émergent quant à l’influence croissante de la Turquie au cœur de la prise de décision, de nombreux cadres de la nouvelle administration ayant vécu de longues années en Turquie ou détenant la nationalité turque.

La seconde raison tient au souvenir amer de l’ouverture économique incontrôlée vers la Turquie avant la guerre, qui avait entraîné la fermeture de milliers d’entreprises, d’ateliers industriels et d’artisanat locaux, alors que les retombées bénéficiaient quasi exclusivement au côté turc.

À ce jour, nul n’explique pourquoi les poids lourds turcs restent exemptés de taxes de transit lorsqu’ils traversent le territoire syrien, et les Syriens gardent très peu de souvenirs d’investissements turcs majeurs de grande envergure, contrairement aux projets golfeurs.

Si la nouvelle période a vu naître un partenariat turco-qataro-américain pour la modernisation et l’extension de l’aéroport international de Damas (pour un montant de près de 4 milliards de dollars), il paraît peu probable que ce modèle se répète à une telle échelle financière dans d’autres secteurs.

Un climat de défiance

Il n’est pas exclu que des projets d’investissements conjoints saoudi-turcs soient annoncés en Syrie à l’avenir, mais cela ne signifiera pas pour autant que chaque partie observera l’expansion de l’autre sans inquiétude, quelles que soient les assurances données par le gouvernement de transition syrien quant à sa volonté de nouer les meilleures relations avec son environnement arabe et régional.

Riyad garde en mémoire la manière dont Ankara avait réussi à séduire l’ancien régime avant 2011 par le levier économique, au détriment de ses ancrages arabes.

La préoccupation est d’autant plus vive aujourd’hui qu’un grand nombre de figures perçues comme proches du pouvoir turc occupent des postes décisionnels en Syrie, sans compter l’appui de certains clercs religieux favorables au rapprochement avec la Turquie au nom de la solidarité islamique.

De son côté, Ankara s’inquiète en premier lieu de la supériorité des capacités financières saoudiennes, dont Damas a un besoin urgent pour freiner l’effondrement socio-économique du pays.

À cela s’ajoute le fait que la présence saoudienne jouit d’une réelle sympathie populaire pour des raisons nationales et religieuses, alors que la présence turque suscite une défiance croissante au sein de diverses couches sociales. Certains y voient des intentions géopolitiques sous-jacentes, d’autant plus que les forces armées turques sont entrées sur le sol syrien il y a plusieurs années et continuent d’occuper une large bande territoriale dans le Nord du pays.

Source : Médias