dimanche, 11/01/2026   
   Beirut 23:13

Nouvelles règles d’engagement : comment l’occupation a transformé le sud de la Syrie en un nouvel enjeu sécuritaire et géopolitique ?

Depuis la chute du régime de Damas, le sud de la Syrie est devenu un terrain propice à la redéfinition de la carte militaro-politique. Dans ce contexte, Israël cherche à exploiter le vide et le chaos qui en résultent pour redéfinir les règles d’engagement et démanteler les dispositifs de sécurité qui régissent le front syrien depuis l’accord de désengagement de 1974.

Ce qui se passe aujourd’hui ne se limite plus à de simples ajustements tactiques sur les lignes de front, mais s’inscrit dans un projet plus vaste de restructuration de la géographie, de la sécurité et des fonctions économiques du sud de la Syrie. Ce projet vise à les relier à une vision israélienne à long terme de la sécurité régionale et de l’expansion vers l’est, avec toutes les implications démographiques et stratégiques profondes que cela implique.

Démanteler l’héritage de 1974 et construire une nouvelle réalité sécuritaire

Les attaques israéliennes répétées en profondeur en Syrie, allant de frappes aériennes estimées à plus d’un millier à des incursions terrestres documentées impliquant des dizaines d’opérations, révèlent un net changement de cap : d’une politique de « gestion de la menace » à une tentative de « remodelage de l’environnement » dans le sud.

L’objectif ne se limite plus à la sécurisation d’une zone de sécurité restreinte le long de la ligne de cessez-le-feu ; l’attention se porte désormais sur le remodelage des équilibres politiques et sociaux dans les gouvernorats de Quneitra, Deraa et Souweïda, comme en témoigne la tentative d’instrumentaliser la question druze et de présenter Tel-Aviv comme le « protecteur des minorités ».

Sur le terrain, l’occupation a consolidé sa présence dans une bande s’étendant en territoire syrien, couvrant une superficie estimée à environ 800 kilomètres carrés dans les zones rurales de Quneitra et Deraa, selon l’agence de presse turque Anadolu. Cela comprend l’établissement de neuf bases militaires et de dix points d’observation et d’inspection, ainsi que le contrôle de sites stratégiques, notamment l’Observatoire syrien sur le mont Jabal al-Cheikh (Hermon). Ce dispositif permet une surveillance étendue au territoire syrien et libanais, jusqu’à la frontière irakienne. Ce déploiement illustre la transformation du Sud-Liban, d’une simple « zone tampon », en une zone tampon de sécurité renforcée, contrôlée militairement et par des opérations de renseignement par Israël.

Cette évolution sur le terrain coïncide avec l’annonce par le Premier ministre israélien de son projet de création d’une zone tampon démilitarisée s’étendant de la périphérie de Damas jusqu’au Golan occupé, aboutissement d’un processus entamé plusieurs années auparavant.

Dans ce contexte, Ali Haïdar, expert des affaires israéliennes, a souligné dans une interview accordée au site web Al-Manar que le sud de la Syrie fait partie des plans expansionnistes d’Israël depuis les années 1950 et 1960. Cependant, des facteurs internes et régionaux en avaient empêché la mise en œuvre à l’époque. Aujourd’hui, Israël considère que la situation régionale est propice à la réalisation de ses ambitions, de manière progressive et par étapes.

Selon Haïdar, sous couvert de protection de la sécurité nationale israélienne, Israël cherche à établir une zone tampon et à démilitariser l’ensemble du sud de la Syrie et la région au sud de Damas, tout en développant des relations avec certains centres urbains de cette région.

Il a insisté sur le fait que la région est confrontée à des ambitions expansionnistes et à des facteurs géographiques aux enjeux sécuritaires qu’Israël tente de maîtriser. Israël s’efforce de mettre en œuvre le concept stratégique apparu après les événements de la mosquée Al-Aqsa et se prépare également à devenir un acteur clé de la dynamique politique intérieure syrienne.

Jabal al-Cheikh : une plateforme d’alerte précoce pour le Levant

Le contrôle israélien de Jabal al-Cheikh ou « mont Hermon », représente l’un des gains les plus significatifs de l’ère post-régime à Damas. Ce haut sommet, culminant à plus de 2 800 mètres d’altitude, a été transformé en une plateforme d’alerte précoce couvrant la Syrie, le Liban, la Jordanie, l’Irak et le nord de la Palestine occupée.

Le déploiement de systèmes de surveillance et d’espionnage sur la montagne confère à l’armée israélienne une capacité exceptionnelle de surveiller les mouvements militaires et logistiques dans la vallée de la Bekaa au Liban et les voies d’approvisionnement potentielles de la résistance, ainsi que l’intérieur de la Syrie jusqu’à la frontière orientale – un avantage en matière de renseignement que Tel-Aviv convoite depuis 1967.

Grâce à cette position stratégique, Jabal al-Cheikh devient « l’œil » avancé pour l’appareil sécuritaire israélien et s’intègre de nouveau au discours du « Grand Israël », s’inscrivant dans une sphère à la fois symbolique, religieuse et stratégique.

En toile de fond, Tel Aviv se prépare à un éventuel retrait américain de l’est de l’Euphrate et d’al-Tanf, ce qui la pousse à combler le vide avec des capacités de déploiement rapide sur le terrain, reliant les points de contrôle du sud de la Syrie à ses centres du Golan et de la Palestine occupée, au sein d’un réseau de routes militaires protégées par des tranchées et des remparts de terre.

La zone tampon et le « couloir de David » : une nouvelle profondeur stratégique

Cette proposition a relancé ce que certains cercles israéliens appellent le « couloir de David », un projet de corridor terrestre s’étendant du plateau du Golan, en passant par Deraa, Soueïda et Homs, jusqu’à l’est de l’Euphrate, à la frontière syrienne avec l’Irak et la Turquie, avant de se terminer au Kurdistan irakien. Ce corridor créerait de facto une artère géo sécuritaire permettant à Israël de rompre son isolement terrestre et de progresser vers des zones d’importance économique et pétrolière majeure.

Cette vision vise non seulement à créer une ceinture de sécurité assurant la pérennité d’Israël, mais incarne également la « stratégie de la périphérie », qui repose sur la construction de réseaux de loyauté dans des régions éloignées des capitales, à commencer par les Druzes du sud de la Syrie et jusqu’aux tribus de l’est de la Syrie et de l’ouest de l’Irak.

Il ne s’agit pas seulement d’étendre la marge de manœuvre militaire et de renseignement, mais aussi de créer une nouvelle « profondeur stratégique » qui donne à « Israël » une plus grande capacité d’influencer les équations de la région grâce aux corridors terrestres, aux lignes énergétiques et commerciales, de sorte que les changements dans les règles d’engagement au sud – en transformant des incursions temporaires en une présence militaire semi-permanente – s’inscrivent dans un projet plus vaste de redistribution des rapports de force au Levant.

Selon Ali Haïdar, expert des affaires israéliennes, l’occupation cherche, sous couvert de sécurité, à avoir le dernier mot sur tout accord futur concernant la Syrie et à déterminer l’avenir du nouveau régime syrien. Il a souligné que la situation actuelle constitue un bouleversement stratégique majeur, sans précédent depuis la création d’Israël, et particulièrement en Syrie depuis 1948, ce qui représente un risque considérable pour la Syrie, le Liban et l’ensemble de la région.

« Sufa 53 » : Une route militaire pour instaurer une présence permanente

Dans ce contexte, le projet « Sufa 53 » constitue un maillon essentiel du réseau de contrôle sur le terrain. Il relie les positions israéliennes à Quneitra (Oumm al-Adham, al-Qahtaniyah, al-Hamidiyah et Jabata al-Khashab) par une route militaire parallèle à la ligne de désengagement de 1974, entourée de tranchées et de remblais de 5 à 7 mètres de haut.

Ce projet devrait être achevé rapidement, garantissant la liberté de mouvement des unités israéliennes en profondeur sur le territoire syrien, à l’est comme à l’ouest. Il instaure de fait une « route à accès restreint », contrôlée unilatéralement et servant d’axe principal pour relier le sud de la Syrie à des axes plus larges vers l’est, jusqu’à la frontière irakienne, conformément au concept du « corridor de David ».

L’activité israélienne ne se limite pas au redéploiement militaire ; Cela se traduit par de profonds bouleversements démographiques dans les villages situés aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de la zone tampon, à travers des démolitions, des déplacements de population et le remodelage du paysage urbain.

Dans le village d’Al-Hamidiyah, près de Quneitra, des rapports sur les droits humains ont documenté la démolition d’au moins douze bâtiments après l’expulsion des habitants. À Jabata al-Khashab, d’importants travaux de terrassement ont affecté des terres agricoles et une réserve forestière plus que centenaire, empêchant les habitants d’accéder à leurs terres. Il s’agit là de l’une des plus importantes expropriations foncières depuis les années 1970.

Des organisations internationales, dont Human Rights Watch, ont documenté des cas de confiscation de domiciles, de démolition de biens civils et de privation de moyens de subsistance, ainsi que le transfert illégal de détenus syriens vers Israël, en violation flagrante du droit international humanitaire qui interdit les déplacements forcés et la destruction injustifiée de biens dans les territoires occupés. De ce fait, la politique de « sécurité des frontières » se transforme en un vaste projet de manipulation démographique visant à créer une réalité difficilement réversible dans le cadre d’un futur accord.

Du sud de la Syrie à la Cisjordanie

L’extension du périmètre de sécurité israélien dans le sud de la Syrie a des conséquences directes pour la Cisjordanie. Lorsque Jabal al-Cheikh et le sud de la Syrie deviennent une partie de la zone tampon de sécurité surplombant la mer de Galilée et ses sources, la Cisjordanie, selon les calculs israéliens, passe d’une « zone frontalière négociable » dans le cadre de la solution à deux États à une zone plus proche de son cœur stratégique.

Cette perception rend le retrait de vastes portions de la Cisjordanie plus coûteux du point de vue de la sécurité et ouvre la porte à des scénarios dangereux, tels que le transfert d’une partie de la population du sud de la Syrie vers la Cisjordanie, ou inversement, dans le cadre d’opérations de déplacement réciproque s’inscrivant dans le contexte plus large du redécoupage démographique du Levant.

Dimension économique et commerciale : Eau, agriculture, pétrole

Contrairement à l’approche sécuritaire adoptée par Israël concernant le Golan et le sud de la Syrie en général, la dimension économique de ses actions est prépondérante. Israël considère cette région comme une ressource vitale en eau, en terres agricoles et en opportunités d’investissement, faisant de son contrôle un élément essentiel à sa survie et au maintien de sa domination au Levant.

Le Golan et le lac de Tibériade jouent un rôle central dans la sécurité hydrique d’Israël. Selon les estimations, jusqu’à 40 % des besoins en eau douce du pays dépendent de sources situées dans le Golan, que ce soit le lac de Tibériade ou ses affluents. De plus, le Golan surplombe directement la Galilée occupée, liant ainsi la géographie à l’enjeu existentiel de l’eau et expliquant l’intransigeance des élites politiques et militaires face à toute discussion sur un éventuel retrait de cette région.

Concrètement, cette vision se traduit par un vaste réseau d’investissements agricoles et d’industries agroalimentaires qui exploitent la fertilité des sols du Golan. Ce secteur représente environ un tiers de l’activité d’investissement totale dans le territoire occupé. La plupart des entreprises qui y opèrent sont enregistrées en Israël ou dans des colonies de Cisjordanie et du Golan, ce qui renforce l’intégration du Golan à l’économie israélienne et transforme l’occupation en une opportunité d’investissement lucrative plutôt qu’en une simple réalité militaire.

Outre l’eau et l’agriculture, le gouvernement occupant cherche à explorer et à exploiter les ressources souterraines du Golan, principalement le pétrole. En 2016, le Comité du district Nord a autorisé la société israélienne Afek à prolonger ses opérations de forage de deux ans, malgré les objections des organisations environnementales qui mettaient en garde contre les risques que ces forages font peser sur les ressources en eau et la santé publique. Cette expansion du projet d’occupation est liée à la perspective de croissance économique et de réduction des inégalités sociales en Israël.

L’une des principales sources de force que le sud de la Syrie apporte à l’occupation est également la capacité de contrôler les routes régionales vitales qui relient le Golfe à la Turquie et à la Méditerranée via la Jordanie et la Syrie, notamment grâce au contrôle de Deraa en tant que plaque tournante, et des routes principales vers la campagne sud et ouest de Damas, telles que la route 7 entre Khan Arnabeh et Damas, et la route 119 qui rejoint la route 98 dans la zone tampon, atteignant Deraa et Soueïda.

De plus, Soueïda et Jabal al-Cheikh constituent un réservoir d’eau vital alimentant des fleuves tels que les Wazzani, Banias, Hasbani et le Jourdain, fournissant ainsi à Israël d’importantes quantités d’eau chaque année et renforçant sa capacité à gérer ces ressources, ce qui représente un atout stratégique supplémentaire dans la région.

En définitive, l’interaction des dimensions sécuritaires, géopolitiques, économiques et commerciales révèle que le sud de la Syrie est confronté à un redécoupage forcé de ses frontières et de ses rôles, en l’absence de la force de dissuasion qui a contenu le comportement israélien au cours des décennies précédentes. Si cette trajectoire se poursuit sans contrepoids, ce qui est actuellement imposé sur le terrain comme des « arrangements temporaires » risque de devenir des éléments permanents des nouvelles cartes dessinées par la force des armes, et non par des accords négociés.

L’occupation menace la sécurité nationale arabe

Dans ce contexte, Rifaat Sayed Ahmed, chercheur et penseur égyptien, directeur du Centre Yafa d’études et de recherches au Caire, a expliqué que la zone géographique contrôlée par l’occupation représente environ 95 % du gouvernorat de Quneitra, englobant près de 20 villes et villages, ainsi que de vastes étendues du plateau du Golan et du Jabal al-Cheikh.

Dans un entretien accordé au site web Al-Manar, il a précisé que le Jabal al-Cheikh est presque entièrement occupé. Il a indiqué que l’entité israélienne tente de s’entourer de zones qu’elle qualifie de relativement « sûres » afin d’assurer sa sécurité nationale par la force, et non par la négociation ou des accords de paix. Il a souligné que l’imposition d’un fait accompli se fait « sous le feu ennemi », tout en reconnaissant que de telles stratégies sont historiquement intenables.

Sayed Ahmed estime que l’objectif israélien dans tout cela est de consolider la sécurité nationale israélienne par la force, soulignant que l’impact de cette voie sur la sécurité nationale arabe est important et dangereux, car quiconque s’empare du sommet de Jabal al-Cheikh peut menacer militairement Riyad et le Caire, et pas seulement Damas, compte tenu du développement technologique dont dispose l’entité israélienne avec le soutien occidental pour une large fonction régionale.

Selon son analyse, Israël, grâce à son contrôle du Golan et de Jabal al-Cheikh, est capable de menacer la sécurité nationale arabe dans son ensemble, et pas seulement la Syrie. Il a souligné que le danger pour la sécurité nationale arabe réside dans le fait que quiconque contrôle ces zones peut menacer stratégiquement et militairement les États arabes voisins. Il a averti que l’incapacité à libérer ces territoires et à les restituer à l’autorité et au contrôle arabes perpétuera la menace qui pèse sur le Sinaï, le sud de la Jordanie, la Jordanie dans son ensemble, et peut-être même sur les régions pétrolières d’Arabie saoudite. Il a appelé les dirigeants arabes à prendre cette menace imminente très au sérieux.

Il a également souligné que l’entité israélienne nourrit des ambitions concernant ce qu’on appelle le « couloir de David », c’est-à-dire une expansion vers les Kurdes d’Irak à travers le sud de la Syrie. Il a considéré cela comme un objectif majeur qui menace la sécurité nationale arabe dans son essence même. Il a appelé les États arabes, en particulier l’Irak et la Syrie, à être vigilants face à ce projet, ainsi que tous les États arabes, notamment l’Égypte et l’Arabie saoudite. Il considère que la Jordanie était « presque terminée » dans ce contexte, car, comme elle deviendra un conduit pour le mortel « couloir de David » dans la phase suivante.

Le Liban au cœur des préoccupations sionistes

Dans ce contexte, Hassan Hijazi, rédacteur en chef des affaires hébraïques pour la chaîne Al-Manar, a souligné qu’Israël considère le sud de la Syrie comme une région stratégique hautement sensible, notamment du point de vue libanais.

Dans une interview accordée au site web d’Al-Manar, M. Hijazi a expliqué que le sommet de Jabal al-Cheikh, actuellement sous contrôle israélien, confère à Israël d’importantes capacités de surveillance et de reconnaissance directe dans toute la région, lesquelles s’étendent à la vallée de la Bekaa au Liban, en particulier le long de la ligne reliant Beyrouth et Damas à la frontière sud.

Il a indiqué que le contrôle de ce sommet constitue un élément stratégique qui renforce les capacités de surveillance et pourrait servir de base à toute future initiative ou action militaire de l’occupation.

Il a ajouté que le positionnement des forces d’occupation le long de la frontière libanaise, depuis le territoire syrien, leur offre un moyen pratique de mener des opérations militaires vers le Liban, ce qui expose le flanc libanais depuis la Bekaa et ouvre la voie à des plans visant à encercler certaines zones et à séparer le sud du nord, selon les hypothèses avancées par plusieurs analystes.

Remodeler la géographie

Les données de terrain et politiques indiquent que la situation dans le sud de la Syrie dépasse le simple changement des règles du jeu ; elles représentent une profonde redéfinition du rôle de la géographie et des frontières d’influence au Levant. La bande s’étendant du plateau du Golan aux abords de la vallée de la Bekaa et de la Cisjordanie devient une zone géopolitique et sécuritaire complexe où convergent les intérêts israéliens, régionaux et internationaux.

En l’absence d’une force de dissuasion arabe efficace et d’une définition claire des rôles des différents acteurs, cette évolution semble vouée à ancrer durablement des réalités sur le terrain, difficiles à modifier dans le cadre d’un futur accord. Ceci soulève de sérieuses questions quant à l’avenir de la souveraineté syrienne, la sécurité du Liban et de la Jordanie, et les nouvelles limites des interactions dans toute la région.

Source : Al-Manar