vendredi, 16/01/2026   
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Syrie : Tensions à Deir Hafer entre l’armée et les FDS. Les USA envoient un convoi pour la 1ère fois et mènent des tractations

La tension est montée d’un cran dans la région de Deir Hafer à l’est de la campagne d’Alep, où l’armée syrienne et les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Kurdes ont entassé leurs troupes, faisant craindre une nouvelle bataille. La coalition multinationale dirigée par les Etats-Unis y a envoyé ce vendredi un important convoi militaire et convoqué une réunion avec les responsables kurdes « pour réduire la tension entre forces kurdes et pouvoir central syrien », selon un porte-parole kurde à l’AFP.

La réunion s’est tenue à Deir Hafer, une zone à l’est d’Alep, au nord de la Syrie que l’armée gouvernementale a déclaré zone militaire et sommé les forces kurdes d’évacuer, a précisé Farhad Shami, porte-parole des FDS. Une source de l’armée syrienne a indiqué à l’AFP qu’une force de la coalition était entrée dans le secteur.

Selon la chaine de télévision qatarie al-Jazeera, les photos obtenues ont montré un mouvement de véhicules militaires américains et de véhicules militaires des FDS sur la route principale « M15 », que l’autorité des opérations militaires de l’armée syrienne a déclarée corridor humanitaire pour les civils souhaitant quitter en direction de la ville d’Alep.

C’est la première fois qu’un convoi américain est envoyé dans la région depuis la chute de l’ancien régime syrien.

Jeudi, l’armée syrienne avait accordé un nouveau délai expirant vendredi soir aux civils pour fuir cette zone qu’elle a l’intention de reprendre aux combattants kurdes, après les avoir délogés de la ville d’Alep.

Renforts de l’armée à Deir Hafer

Selon l’AFP, les forces syriennes ont massé d’importants renforts à Deir Hafer, à une cinquantaine de kilomètres à l’est d’Alep, et sommé les FDS, d’évacuer un secteur entre cette région et l’Euphrate, plus à l’est.

Toute la journée jeudi, des civils ont emprunté à pied ou à bord de voitures chargées de matelas, de camionnettes et même de tracteurs un « couloir humanitaire » mis en place par l’armée, selon les correspondants de l’AFP sur place.

Ils avaient jusqu’à 17H00 (14H00 GMT) pour le faire, mais l’armée a annoncé en début de soirée de jeudi qu’ils pourraient à nouveau évacuer la zone vendredi entre 06H00 et 14H00 GMT.

L’armée avait utilisé ce même procédé à Alep la semaine dernière, avant de bombarder les deux quartiers Cheikh Maqsoud et Achrafieh tenus par les Kurdes.

Après des combats pour en déloger les derniers combattants, le pouvoir islamiste syrien, déterminé à étendre son autorité sur l’ensemble du pays, a pris dimanche le contrôle de l’ensemble d’Alep, principale ville du nord de la Syrie.

Damas: les FDS empêchent les gens de partir

Nadima Loueis, une femme de 54 ans, a emprunté avec son frère et sa nièce un pont branlant. « C’était difficile », témoigne-t-elle. « Nous étions encerclés à Deir Hafer, je vais chez mon frère à Alep ».

« Beaucoup de gens veulent fuir », déclare à l’AFP Mahmoud al-Moussa, 30 ans, affirmant que les forces kurdes « ne laissent pas les gens partir et veulent les utiliser comme boucliers humains ».

Les autorités syriennes ont aussi accusé les FDS d’empêcher les civils de partir, des affirmations rejetées comme « sans fondement » par leur porte-parole Farhad Shami.

Les Kurdes avaient profité du chaos de la guerre en Syrie (2011-2024) pour s’emparer de vastes territoires du nord et du nord-est de la Syrie – incluant champs pétroliers et gaziers – après avoir défait le groupe jihadiste Daech (Etat Islamique-EI) avec l’appui d’une coalition multinationale.

FDS : Nouvelle guerre

Dans une interview télévisée, le président Ahmad al-Charaa a souligné que les Kurdes « contrôlent près du quart du territoire syrien », mais que les habitants de ces régions sont en majorité « des tribus arabes » alors que les Kurdes « ne constituent que 12 à 15% de leur population ».

Cette poussée de tension intervient alors que l’application d’un accord conclu en mars 2025 pour intégrer les institutions civiles et militaires kurdes au sein de l’Etat syrien est bloquée en raison des exigences contradictoires des deux parties.

Jeudi, l’autorité autonome kurde a affirmé qu’elle restait prête au « dialogue » tout en appelant la communauté internationale à empêcher « une nouvelle guerre ».

FDS: Craintes pour les camps de Daech

Les FDS ont pour leur part prévenu que « ‘l’escalade militaire pourrait mener à une instabilité générale, menaçant la sécurité des prisons où sont détenus des membres de Daech ».

Plus de six ans après la défaite de Daech, les camps et prisons gérés par l’administration autonome kurde abritent encore des dizaines de milliers de personnes ayant des liens présumés avec l’organisation djihadiste, dont un grand nombre d’étrangers que leurs pays, notamment européens, rechignent la plupart du temps à reprendre.

De son côté, le président syrien intérimaire a affirmé dans l’interview accordée dimanche à la chaîne kurde irakienne Al-Chams, qu’elle a choisi de ne pas diffuser mais dont la télévision officielle syrienne a publié des extraits, que « la balle est dans le camp de Mazloum Abdi », le chef des FDS soutenues par les Etats-Unis.

Il a appelé les Kurdes à « œuvrer main dans la main avec nous pour reconstruire la Syrie », tout en soulignant que l’accord de mars ne prévoyait « ni fédéralisme ni administration autonome ».

Crisis Group : Deir Hafer, différente des quartiers d’Alep

Contrairement aux quartiers kurdes d’Alep, « une enclave isolée », les territoires contrôlés par les FDS sont « continus, riches en ressources et accueillent des forces américaines », explique l’analyste Nanar Hawach, de l’International Crisis Group.

« Damas ne peut pas y reproduire une offensive d’envergure » comme à Alep, selon lui, mais « peut exercer une pression soutenue » afin « d’affaiblir la position de négociation des FDS sans déclencher une confrontation totale ».

Al-Jazeera : l’armée dispose de points d’appui

Ce n’est pas l’avis de l’expert militaire de la chaine qatarie al-Jazeera dont la ligne éditoriale soutient le pouvoir syrien en place et qui estime que les FDS sont également en position défavorable à Deir Hafer.

Les FDS sont militairement isolées à l’ouest de l’Euphrate et manquent de lignes de ravitaillement, tandis que l’armée syrienne – si elle décidait d’intensifier les hostilités, dispose de points d’appui stratégiques à Alep, al-Bab et Manbij, lui permettant d’encercler la région, a déclaré le général à la retraite Elias Hanna.

Expliquant l’envoi des forces américaines dans cette zone, il estime que « ce n’est pas une mesure isolée, mais plutôt un signal politique et militaire qui a des implications au-delà des frontières de la région et qui touche à la prochaine phase en Syrie ».

Et d’ajouter : « L’entrée des forces américaines dans la région de Deir Hafer reflète l’interprétation par Washington de la situation géopolitique plus large suite à l’annonce par le gouvernement syrien de son engagement dans la lutte contre le terrorisme. »

En conséquence, selon cet expert militaire, les États-Unis s’orientent vers une désescalade et une tentative de rapprocher les protagonistes, afin d’éviter une bataille décisive qui pourrait faire grimper les coûts militaires pour tous.

Hanna a toutefois souligné que l’intervention américaine visait précisément à éviter ce scénario. « Tout encerclement militaire pourrait contraindre les FDS à se replier à l’est de l’Euphrate », en prévision de la prochaine phase politique, selon Hanna.

Dans ce contexte, une source militaire syrienne a assuré pour al-Jazeera qu’un drone des FDS a été abattu sur l’axe de Deir Hafer.

Attaques contre les positions des FDS

Mercredi dernier, l’armée syrienne avait lancé des attaques contre des cibles tenues par les FDS dans la ville de Deir Hafer, au moment même où elle annonçait l’ouverture du couloir humanitaire.

Elle a mené des attaques sporadiques à l’aide de lance-roquettes multiples, et des affrontements ont éclaté près du barrage de Tichrine, à l’est d’Alep, selon l’agence Anadolu.

L’armée syrienne a également ciblé le siège et les entrepôts d’une entreprise d’engrais ainsi que l’ancien bureau de poste de Deir Hafer, que les FDS utilisaient comme base.

Plus tôt dans la journée, les combattants des FDS avaient ciblé des positions de l’armée et des habitations civiles aux alentours du village de Hamimah, à l’est d’Alep, à l’aide de drones et de mitrailleuses lourdes.

FDS : Des rumeurs infondées

A partir de lundi, l’armée syrienne avait dépêché des renforts militaires vers la ville de Deir Hafer, depuis la province de Lattaquié, au motif de l’arrivée de renforts des FDS et de vestiges du régime déchu près des villes de Maskana et de Deir Hafer, selon l’agence de presse SANA

Ce que le centre de presse des FDS a qualifié de rumeurs « infondées », assurant qu’aucun mouvement militaire ni renforcement de ses troupes n’avait eu lieu dans les zones susmentionnées.

Il a ajouté, sur sa chaîne Telegram, que les mouvements de troupes observés sur le terrain étaient principalement dus aux factions gouvernementales de Damas elles-mêmes.

Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), « la région a été le théâtre jeudi d’intenses bombardements d’artillerie et aériens menés par des factions armées affiliées au ministère de la Défense du gouvernement de transition syrien, ce qui a provoqué la panique et un exode massif des habitants de la région vers des villages plus sûrs. »

L’OSDH a déclaré qu’il « surveille ce mouvement de la patrouille de la coalition internationale dans une zone de contact tendue, coïncidant avec les bombardements mutuels et les renforcements militaires en cours entre les factions affiliées aux forces gouvernementales d’une part et aux Forces démocratiques syriennes (FDS) d’autre part, dans un contexte de craintes d’expansion des opérations militaires dans la campagne orientale d’Alep. »

Appels à quitter les FDS

La Direction des opérations du ministère syrien de la Défense a appelé vendredi les Syriens servant dans les FDS, Kurdes et Arabes confondus, à quitter l’organisation et à se présenter au point de contrôle de l’armée syrienne le plus proche.

En réponse, les FDS ont qualifié ces appels de « simples appels désespérés et manifestes qui reflètent une faillite politique et militaire et une tentative ratée de semer la discorde parmi les communautés de la région ».

Quelques jours auparavant, les autorités syriennes avaient annoncé l’arrestation de plus de 300 Kurdes à la suite des combats qui ont eu lieu dans la ville d’Alep en début d’année. Environ 400 combattants kurdes ont également été évacués d’Alep vers le nord-est de la Syrie, selon un responsable du ministère syrien de l’Intérieur qui s’est confié à l’AFP.

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Source : Divers