Par Ahmed Wyhman
Ce que nous vivons aujourd’hui n’est ni un simple détail, ni un moment fugace dans les annales du conflit, ni une simple énième attaque. Il s’agit plutôt d’un moment révélateur, d’une ligne de démarcation entre deux phases : une phase où les crimes étaient commis sous un épais voile de justifications, et une phase où ces crimes sont mis à nu, se révélant comme une politique systématique fondée sur le massacre de masse, l’impunité et le non-respect des engagements. Ce qui s’est passé hier au Liban, peu après la déclaration du cessez-le-feu, n’est pas seulement une violation d’un accord, mais la preuve flagrante que la logique de la force sans contrôle s’est substituée à toute autorité légale ou morale.
La machine de guerre sioniste s’est habituée à signer des accords d’une main et à assassiner de l’autre ; à déclarer des trêves pour reprendre ses forces, puis à lancer des attaques contre des civils sans défense. Ce schéma n’est pas une exception, mais bien une règle de conduite, qui confirme que la tromperie n’est pas un simple outil circonstanciel, mais une composante intégrante de la structure même du projet. De Gaza au Liban, le même scénario se répète : des corps démembrés éparpillés dans les airs, des cadavres d’enfants ensevelis sous les décombres, des familles rayées de l’état civil et des villes bombardées sans distinction. C’est un holocauste continu, qui ne connaît ni géographie ni frontières.
Cependant, plus grave encore que l’acte criminel lui-même est le contexte qui permet sa perpétuation. Ces crimes – génocide, nettoyage ethnique, apartheid, crimes de guerre et crimes contre l’humanité – découlent non seulement de la nature de l’auteur, mais aussi de l’absence de sanction. L’impunité chronique a érigé ces pratiques en politique établie, voire en « droit acquis » aux yeux de leurs auteurs. C’est là que réside le grand dilemme : lorsque le droit international perd son pouvoir de dissuasion, il devient un texte dénué de sens, un simple observateur de la tragédie.
Après la Seconde Guerre mondiale, un conflit qui a fait des dizaines de millions de morts, causé des destructions massives et engendré des tragédies et des crises à travers le monde, le préambule de la Charte des Nations Unies proclamait la détermination de l’humanité à « préserver les générations futures du fléau de la guerre » et la nécessité de « réprimer les actes d’agression » et de maintenir la paix internationale. La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme affirmait également que « la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine est le fondement de la liberté, de la justice et de la paix ». Mais que reste-t-il de ces principes lorsque des villes sont bombardées, des populations exterminées et les auteurs de ces crimes récompensés au lieu d’être tenus responsables de leurs actes ?
Le déchirement de la Charte des Nations Unies par le représentant israélien au sein même de l’organisation internationale n’était pas un simple acte symbolique et éphémère, mais l’expression flagrante d’une vérité plus profonde : cet état se comporte comme s’il était au-dessus des lois, affranchi de toute obligation et indifférent à tout ordre international. Ceci explique pourquoi l’ancien Premier ministre français, Dominique de Villepin, l’a qualifiée d’« État contre nature », car il s’agit du seul État sans frontières, ne reconnaissant aucune limite juridique ou géographique. Dès lors, son Premier ministre, le criminel de guerre Netanyahou, s’est mis à parler avec une arrogance inouïe du « Grand Israël » et de l’annexion de pays entiers, avec le soutien des dirigeants des États-Unis et de leur président, qui a exprimé son mécontentement face à la taille réduite de la surface d’Israël sur la carte !
Un principe scientifique fondamental est le suivant : « Les mêmes causes produisent les mêmes effets. » Les politiques d’hégémonie, le deux poids deux mesures et l’impunité dont jouissent les agresseurs ont mené à deux guerres mondiales qui ont engendré des catastrophes sans précédent pour l’humanité. Aujourd’hui, les mêmes conditions se répètent : un ordre international dysfonctionnel, un pouvoir sans contrôle et une conscience mondiale paralysée. Par conséquent, ce à quoi nous assistons à Gaza et au Liban, et entre les deux, le massacre d’enfants à l’école de Minab en Iran, n’est pas seulement une tragédie régionale, mais un signal d’alarme planétaire.
L’humanité a déjà commencé à en payer le prix : perturbations des marchés de l’énergie, flambée des prix, instabilité des systèmes financiers, baisse des investissements et instabilité croissante. Tous les indicateurs laissent présager un avenir encore plus périlleux si ce pouvoir sans contrôle n’est pas stoppé et si le droit international n’est pas rétabli comme un cadre contraignant pour tous, et non comme un simple outil à utiliser de manière sélective.
Ce qui se produit aujourd’hui est un « effet domino » : la chaîne commence à Gaza, s’étend au Liban et pourrait bien dépasser les frontières de la région. Quand la première pierre de l’édifice de la justice tombera, les autres suivront. Un monde qui tolère le génocide en un seul lieu ne peut garantir la paix ailleurs.
Le silence face à l’agression n’est pas une neutralité, mais une complicité ; et laisser un crime impuni ouvre la voie à un crime plus grave encore. À moins que l’humanité ne retrouve son courage moral et ne se lève pour instaurer la justice, elle se retrouvera plongée dans un tourbillon de chaos qui n’épargnera personne.
C’est un avertissement puissant, formulé par Allah Tout-Puissant dans un verset du saint Coran :
« Les uns, en effet, ne condamnaient pas le mal que leurs coreligionnaires commettaient sous leurs yeux. Infâme comportement que le leur! »
Par Ahmed Wyhman: Chercheur en sociologie politique et président directeur de l’Observatoire marocain contre la normalisation
Traduit de l’arabe par Ahmed Benseddik
