lundi, 27/07/2026   
   Beyrouth 14:05

Scénario d’intervention militaire suite à une « demande officielle » : Al-Charaa ouvre la voie à une intervention politique… et à d’autres enjeux. (Ibrahim al-Amine)

Le problème pour de nombreux Libanais est qu’ils réduisent l’intervention syrienne à une simple présence militaire. Paradoxalement, la majorité des forces qui accueillent favorablement toute implication syrienne sont les mêmes que celles impliquées dans le projet américano-saoudo-israélien contre la résistance. Cependant, elles évitent d’afficher ouvertement leurs véritables intentions, car cela les mettrait dans une position délicate vis-à-vis de l’opinion publique. Ces forces – du président Joseph Aoun et son conseiller gouvernemental Nawaf Salam, en passant par les Forces libanaises et le parti Kataeb, jusqu’aux vestiges des Forces du 14 Mars et des Révolutionnaires d’Octobre – souhaitent qu’Ahmad al-Charaa envoie ses troupes au Liban pour accomplir la mission qu’Israël n’a pas réussi à mener à bien, après quoi il partirait la tête haute !

Les partisans du partage ou du fédéralisme au Liban estiment qu’une intervention syrienne serait déterminante pour atteindre leur objectif. Ils envisagent que les Syriens prennent le contrôle de la vallée de la Bekaa, du nord et du sud de Beyrouth, tandis qu’Israël administrerait le sud et la Bekaa occidentale. Ils se verraient confier la gestion du nord du Mont-Liban et des autres régions chrétiennes, ouvrant la voie à leur transformation en un « Monaco de l’Orient » sous protection américaine directe. Certains vont même jusqu’à promouvoir l’idée d’une présence militaire américaine dans cette région, s’étendant de la « côte chrétienne » au nord jusqu’au port de Beyrouth au sud, en plus de la zone entourant l’ambassade américaine à Awkar.

Scénarios d’intervention militaire

Dans le cadre des discussions hypothétiques en cours, Damas n’entreprendrait une telle action qu’à la demande officielle du gouvernement libanais et en pleine coordination avec l’armée libanaise, qui mettrait vraisemblablement ses quartiers généraux militaires et de sécurité ainsi que ses casernes à la disposition des forces syriennes en cas de confrontation avec le Hezbollah. Ce scénario suppose également que l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis financeraient la campagne, tandis que les États-Unis fourniraient le soutien logistique nécessaire, notamment un système de défense aérienne avancé en prévision d’une éventuelle riposte iranienne contre Damas, ainsi que des armements modernes, en particulier des drones et des munitions de missiles, aux forces syriennes. De plus, les partisans de cette approche prévoient la mise en place d’une couverture aérienne efficace pour les forces terrestres.

Ce scénario peut paraître improbable, mais le simple fait de l’envisager soulève plusieurs questions fondamentales :

Premièrement, Ahmed al-Charaa souhaite-t-il devenir le partenaire d’Israël dans sa guerre contre le Hezbollah ?

Deuxièmement, Damas paiera-t-il le prix de cette guerre en réinstallant 1,5 million de Syriens au Liban ?

Troisièmement, Washington est-il prêt à apporter son soutien total à al-Charaa en l’aidant à mener à bien son projet d’unification de la Syrie sous son autorité, notamment en faisant pression pour un retrait israélien du sud de la Syrie et en l’aidant à mettre fin à la rébellion en cours à Soueïda ?

Quatrièmement, comment l’Occident gérera-t-il les forces islamistes qui seront un élément essentiel de toute campagne militaire syrienne, qu’elles soient affiliées aux formations de Damas ou qu’il s’agisse de groupes qui pourraient se former à partir de Libanais ou de Syriens déplacés résidant au Liban ?

Intervention à distance

Dans toutes ses apparitions publiques, al-Charaa a pris soin de nier l’existence d’un quelconque plan d’intervention militaire syrienne au Liban. Cependant, il a progressivement commencé à évoquer un rôle potentiel pour son gouvernement dans la situation libanaise.

Le premier indice en ce sens est apparu lors de son interview avec la chaîne émiratie Al-Mashhad, où il a expliqué la demande du président américain Donald Trump à la Syrie d’intervenir contre le Hezbollah. À cette occasion, al-Charaa a ouvert la voie à une discussion sur une autre formule pour le rôle de la Syrie, une formule qui éviterait une intervention militaire directe.

Dans son interview à Al Jazeera hier, il est allé plus loin, annonçant que la Syrie « discute avec le gouvernement libanais des moyens de contribuer à surmonter la crise », soulignant que la solution « ne se limite pas à une approche sécuritaire, mais exige une solution globale qui prenne en compte toutes les dimensions de la crise », et insistant sur le fait que « tout état de chaos au Liban aura des répercussions directes sur la Syrie ».

En pratique, al-Charaa a réaffirmé le principe d’une intervention syrienne au Liban, mais l’a présenté dans un contexte plus acceptable politiquement et médiatiquement, celui de la « coordination » avec le gouvernement libanais, tout en renonçant à toute prétention à un contrôle exclusif de la sécurité. Autrement dit, Damas, qui avait reçu des demandes américaines et saoudiennes d’intervenir contre le Hezbollah, ne se sentait pas tenu de jouer ce rôle selon les souhaits de Washington et de Riyad.

Si beaucoup s’attardent sur les difficultés rencontrées par al-Charaa en Syrie, susceptibles de limiter sa capacité à affronter le Hezbollah au Liban, les Libanais semblent oublier qu’aucun président syrien, qu’il soit baasiste, islamiste ou idéologiquement indépendant, ne peut ignorer le rôle syrien sur la scène libanaise – sécuritaire, politique, économique et sociale. Al-Charaa lui-même y a fait allusion lorsqu’il a indiqué, dans une interview, que l’Accord de Taëf mentionne la « relation spéciale » qui unit le Liban à la Syrie.

Un responsable syrien accompagnait al-Shaybani et est resté sur place pour communiquer avec les personnalités sunnites de tout le Liban, insistant sur le respect de la demande de l’Arabie saoudite de boycotter Hariri et sur un programme de gestion des dirigeants locaux et des figures religieuses.

En clair, l’ingérence syrienne au Liban est constante, et tout Libanais qui croit que la Syrie laissera le Liban tranquille fait preuve de naïveté. Plus important encore, les Libanais ont déjà subi l’influence du nouveau régime syrien dans plusieurs domaines, notamment la question des prisonniers que les autorités libanaises ont été contraintes de libérer sous la pression des États-Unis et de l’Arabie saoudite, alors même que certains avaient été condamnés pour avoir combattu contre l’armée libanaise ou pour leur implication dans des attentats terroristes ayant coûté la vie à des dizaines de civils libanais.

L’ingérence syrienne ne se limite pas à ce seul cas. Damas demande désormais (et obtient) des renseignements sur les opposants au nouveau régime résidant au Liban, qu’il s’agisse de responsables ou d’anciens officiers des institutions de l’État syrien. Elle demande également le suivi et la surveillance de personnalités politiques et médiatiques. De plus, elle a cherché à obtenir des informations sur certains hommes d’affaires syriens dont elle soupçonne la fortune d’avoir été amassée grâce à leurs liens avec les piliers de l’ancien régime.

De plus, Damas a officiellement informé Beyrouth de son refus de former un comité mixte pour délimiter les frontières terrestres et maritimes, et a également refusé d’engager toute discussion visant à résoudre la question de la souveraineté sur les fermes de Chebaa occupées.

Lorsque le Liban a sollicité une coopération pour le retour des réfugiés syriens, la Syrie a réagi vivement, exigeant que le Liban restitue d’abord les dépôts syriens perdus dans les banques libanaises.

Par ailleurs, Damas a chargé Nawaf Salam de trouver un mécanisme facilitant la coopération directe avec l’autorité portuaire de Tripoli, ainsi qu’avec l’aéroport de Quleiat, tandis que la coordination concernant les passages frontaliers se poursuit selon ses propres modalités.

Quant à la question de la contrebande à la frontière, soulevée à plusieurs reprises par la partie libanaise, la réponse syrienne a toujours été que les autorités syriennes n’étaient pas encore prêtes à garantir un arrêt complet des opérations de contrebande.

Que se passera-t-il après la visite d’Al-Chaibani ?

Suite à la récente visite du ministre syrien des Affaires étrangères, Assaad al-Chaibani, à Beyrouth, les analyses visant à comprendre ses véritables objectifs ont été rares. Le ministre reflète les orientations du nouveau régime syrien, et l’ordre du jour de sa visite ainsi que la nature de ses rencontres ont révélé certains aspects de l’équilibre délicat qui caractérise la position du régime sur la situation au Liban. L’influence saoudienne était manifeste, même si Damas n’a pas prêté son allégeance à l’Arabie saoudite, contrairement à ce que beaucoup pensent. Cependant, la Syrie ne souhaite pas de conflit avec Riyad et espère recevoir de sa part un soutien financier substantiel, qui ne s’est pas encore concrétisé.

Damas manifeste également un intérêt pour ses relations avec les Émirats arabes unis, qui se sont engagés à mettre en œuvre un vaste programme d’investissement et de tourisme aux alentours de la capitale syrienne et le long de la côte, estimé à environ vingt milliards de dollars. Quant au soutien qatari, il se limite pour l’instant à une contribution au paiement des salaires.

Ces calculs se sont traduits par l’échec de la rencontre prévue entre al-Charaa et l’ex-Premier ministre Saad Hariri, ainsi que par l’annulation d’une rencontre programmée entre al-Chaibani et l’ancienne députée Bahia Hariri. Parallèlement, le ministre syrien s’est vu contraint de rendre visite aux deux alliés chrétiens du Royaume, le parti Kataeb et les Forces libanaises, tout en s’abstenant de toute rencontre, voire de tout contact, avec le Courant patriotique libre.

Le message adressé à la communauté sunnite est passé lors de sa visite à Tripoli, où al-Chaibani a rencontré des personnalités locales à l’influence politique et populaire limitée, dont certaines sont liées à des groupes ayant joué un rôle dans les conflits de voisinage qui ont ravagé la ville par le passé.

Entre-temps, al-Charaa a répondu à une demande saoudienne visant à ce qu’al-Chaibani rencontre le président du Parlement, Nabih Berri, considéré comme le représentant des chiites au Liban. Lors de cette rencontre, Berri a tenu à exposer sa position sur la crise syrienne, soulignant qu’elle ne rejoignait pas celle du Hezbollah et qu’il était en désaccord avec l’ancien président syrien Bachar el-Assad. Il semblait que le président du Parlement ait souhaité, par cette proposition, ouvrir un dialogue entre les chiites libanais et le régime de Damas.

Après le départ d’al-Chaibani de Beyrouth, un responsable syrien, proche d’al-Charaa et possédant la double nationalité syrienne et étrangère, est resté dans la ville. Ce responsable a concentré ses efforts sur la communauté sunnite, rencontrant plusieurs personnalités ayant rencontré al-Chaibani, ainsi que d’autres personnes.

Lors de rencontres avec des personnalités sunnites de tout le Liban, il a affirmé que Damas « n’envisage pas d’intervention militaire au Liban à ce stade, et n’y est pas préparé », tout en s’abstenant de nier que cette option puisse être envisagée à l’avenir. Il a pris soin de distinguer les rôles respectifs de l’Arabie saoudite et de la Turquie en Syrie, suggérant que Damas aspire à terme à devenir l’autorité principale dans la gestion du dossier libanais, mais ne souhaite pas assumer ce rôle en étant en conflit avec des puissances régionales influentes comme l’Arabie saoudite et la Turquie. Dans ce contexte, il n’a pas caché qu’Ankara avait mis en garde les dirigeants syriens contre les dangers d’une aventure militaire contre le Hezbollah au Liban.

Suite à la visite d’al-Chaibani, des parlementaires et d’autres personnalités n’ayant pas rencontré al-Charaa se sont concertés sur les prochaines étapes, certains décidant de se rendre à Damas pour rencontrer des responsables syriens. Parallèlement, des religieux salafistes ont commencé à établir des canaux de communication avec les autorités religieuses au sein de Hayat Tahrir al-Cham, tandis que des informations indiquent que la coopération entre les services de sécurité syriens et libanais se développe progressivement, sous l’égide directe des services de renseignement saoudiens.

Alors que les visiteurs de la capitale syrienne évoquaient une nouvelle phase de pression concernant la question libanaise, l’impression dominante à Damas demeure que l’avenir de ce dossier ne pourra être déterminé indépendamment du point de vue turc. En effet, la Turquie ne considère pas le Liban comme une entité indépendante, mais plutôt comme faisant partie d’un cadre régional unique englobant la Syrie, le Liban et l’Irak. C’est le thème central du projet mené par l’envoyé américain Tom Barrack.

Par Ibrahim al-Amine: rédacteur en chef du quotidien al-Akhbar

Source : Traduit à partir d'AlAkhbar