Par Ibrahim Al-Amine
De quoi Benjamin Netanyahu a-t-il besoin dans sa bataille électorale ? Sa victoire ou sa défaite dépendent-elles uniquement de son agenda de guerre ? Tout porte à le croire, surtout après les déclarations inédites en ‘Israël’ — notamment celles de l’ancien Premier ministre Ehud Barak — affirmant que Netanyahu serait prêt à « tout ravager » pour éviter de tomber, y compris à reporter les élections.
Une telle mesure ne surviendrait que dans deux cas : soit les prémices d’une guerre civile sur fond d’élections (hypothèse écartée), soit l’entrée du pays en état d’urgence du fait d’une guerre extérieure, ce qui constitue le scénario le plus plausible.
L’entité sioniste a déjà connu un cas de figure similaire. En 1973, les élections à la Knesset étaient fixées au 30 octobre avant que n’éclate la guerre du 6 octobre et que des centaines de milliers de réservistes ne soient rappelés. La Knesset avait alors dû voter une loi spéciale reportant le scrutin de deux mois, qui s’est finalement tenu le 31 décembre de la même année.
Dans la situation actuelle de Netanyahu, la perspective d’un nouveau mandat s’éloigne. Mais l’homme, qui mène le plus vaste combat politique de sa carrière, subit simultanément la pression de l’échec du plan visant à faire tomber le régime iranien.
Avec ses services de sécurité, il doit faire face aux conséquences de cet échec — bien qu’Israël préfère parler de « revers ».
Dans ce contexte, la nouvelle direction des appareils sécuritaires, le Mossad en tête, a lancé un nouveau programme de travail. Ses premières démarches ont consisté en un remaniement incluant le limogeage des responsables du dossier iranien et l’écartement de plusieurs experts des cellules d’évaluation et de planification. L’objectif central reste toutefois l’élaboration d’un plan alternatif, opérationnel dans les plus brefs délais.
Il est possible de dégager des indicateurs concrets du programme du gouvernement ennemi, permettant de tracer les objectifs inscrits à ses calculs :
1-Relancer la dynamique des victoires qu’Israël estime avoir remportées depuis le 7 octobre, que ce soit à Gaza, au Liban, en Syrie ou en Iran. Cela pousse au maintien d’un niveau élevé d’escalade.
2-Répondre aux vives critiques ciblant Netanyahu, en particulier depuis les États-Unis, lui imputant la responsabilité de l’échec et la détérioration de l’image des renseignements israéliens dans le monde, après qu’ils se sont vantés de leurs capacités lors des premières phases au Liban et en Iran. ‘Israël’ se voit donc contraint de réaliser un coup d’éclat pour restaurer la confiance de l’Occident, et surtout des Américains.
3-Se venger du pouvoir iranien qui a résisté et saboté son projet, en poussant vers de vastes opérations de sabotage visant les infrastructures de l’État — et pas seulement le régime — pour faire porter au peuple iranien le coût de son soutien à son gouvernement.
4-Permettre à Netanyahu de se réimposer comme le « leader fort » dont ‘Israël’ a encore besoin pour consolider sa position et son influence.
Par quel moyen y parvenir ?
Depuis l’annonce du protocole d’accord entre les États-Unis et l’Iran, Netanyahu s’est senti pieds et poings liés. L’administration américaine a restreint sa marge de manœuvre, contraignant l’armée ennemie à obtenir une autorisation préalable pour toute action liée au dossier iranien, y compris le lancement d’opérations militaires d’envergure au Liban.
Loin des débats stériles sur « l’accord-cadre » au Liban, Netanyahu sait que le protocole d’accord américano-iranien a établi de nouvelles règles d’engagement au Liban. S’il a bridé la capacité d’Israël d’agir sans retenue sur l’ensemble du territoire libanais contre divers types de cibles, il ne l’a pas empêché de mener des opérations jugées nécessaires et non catégorisées par Washington comme des violations de ces nouvelles règles.
Dès lors, l’effort de l’ennemi après le cessez-le-feu précaire s’est concentré sur l’intensification des destructions et du rasage du terrain. Le commandement Nord a été chargé d’une mission de renseignement d’envergure afin de constituer une nouvelle banque de cibles liées au Hezbollah et à ses cadres. En parallèle, un autre effort a porté sur le renforcement de la « ligne défensive » via des opérations ciblées.
L’opération complexe et prolongée menée à Ali al-Tahir s’inscrit dans ce cadre. ‘Israël’ avait prévenu les Américains de son intention d’agir sans embraser l’ensemble du front. Washington ne s’est donc pas opposé au plan politico-militaire exécuté à Ali al-Tahir, tant qu’il ne provoquait pas une réaction susceptible de pousser l’Iran à élargir à nouveau le conflit.
Dans le même temps, ‘Israël’ s’est engagé dans des négociations avec le Liban pour donner satisfaction à la partie américaine, notamment au courant mené par Marco Rubio, qui pousse à disjoindre le volet libanais du volet iranien.
En pratique, aucun observateur lucide au Liban ne s’attendait à de véritables concessions israéliennes. Les demandes du président Joseph Aoun se sont limitées à des mesures cosmétiques destinées à justifier la poursuite des pourparlers.
Au fond, ‘Israël’ ne cherche qu’une chose : provoquer un affrontement entre l’armée libanaise et la Résistance. Sachant pertinemment que l’armée n’a pas l’intention de s’engager dans un tel combat et qu’elle n’y est pas préparée, Tel-Aviv a fait le choix de la surenchère, profitant de l’absence de pression réelle de la part de Washington.
Au sein de la Maison-Blanche, certains disent ouvertement ou à demi-mot : « Nous ne serons pas plus royalistes que le roi », en référence à l’attitude d’Aoun et de son équipe, plus préoccupés par l’éradication de la Résistance que par la fin de l’occupation.
Piétinement en Iran, reprise en main en ‘Israël‘?
À Tel-Aviv, une position tranchée soutenait que le protocole d’accord signé avec l’Iran ne servait pas les intérêts américains. La direction ennemie (tout comme d’autres parties, y compris l’Iran) a forgé la conviction que ce texte ne durerait pas. Toutefois, ‘Israël’ ne cherche pas à le faire échouer pour renégocier un autre texte, mais bien à le paralyser pour rouvrir le débat sur la reprise d’une guerre globale visant à faire tomber le régime à Téhéran. Cette option ne semble toutefois pas avoir rencontré d’écho favorable auprès des autres acteurs.
L’administration américaine elle-même n’y apparaît pas favorable, tandis que les pays du Golfe ont exprimé leur crainte qu’une escalade majeure n’ouvre les portes de l’enfer sur leurs intérêts.
En face, un autre bloc s’est formé pour contrer l’hégémonisme israélien, réunissant des acteurs variés allant de la Chine à l’Est jusqu’à l’Égypte à l’Ouest, en passant par le Pakistan, la Turquie, l’Arabie saoudite et l’Irak. Ce bloc entretient de solides relations avec l’actuelle administration américaine et continue de freiner les ardeurs bellicistes qui émergent parfois à la Maison-Blanche. Ces pays ont tiré parti des débats internes à Washington et des critiques croissantes envers ‘Israël’ pour freiner la fuite en avant vers un nouvel affrontement.
Cependant, face aux ratés du processus d’entente américano-iranien, ‘Israël’ cherche à nouveau à s’imposer à la table des décisions, poussé par la volonté d’être partie prenante de toute nouvelle guerre contre l’Iran. Se jugeant mieux préparé que par le passé et affirmant avoir corrigé les erreurs de la phase précédente, l’appareil sécuritaire et militaire israélien répète que l’occasion est de nouveau venue de porter un coup fatal à Téhéran.
De son côté, indépendamment de la gestion américaine des tensions, l’Iran a adopté une ligne visant à tenir ‘Israël’ à l’écart du face-à-face actuel. Téhéran privilégie l’affrontement direct avec les Américains pour contrecarrer Washington, le forcer à revenir au protocole d’accord et réduire la présence militaire américaine dans la région.
Netanyahu tente d’inverser cette dynamique en entraînant l’Iran dans un choc direct avec ‘Israël’, profitant des tensions déjà vives avec les États-Unis pour basculer vers une campagne conjointe menée par Washington et Tel-Aviv.
Dans ce scénario, ‘Israël’ a besoin de l’appui américain, au moins partiel, pour sa défense antiaérienne, ainsi que d’un accès garanti aux stocks de munitions lourdes indispensables à une guerre de grande ampleur.
Sur le plan du renseignement, ‘Israël’ prétend pouvoir s’en passer — une prétention contestée par la communauté du renseignement américain, qui rappelle que les opérations israéliennes réussies n’auraient pas été possibles sans le soutien de Washington.
Aujourd’hui, Netanyahu ne dispose pas de prétexte suffisant pour lancer une action militaire directe contre l’Iran. Cela ne signifie pas qu’il renonce à l’idée de l’y entraîner : il cherche simplement un autre moyen d’y parvenir, qu’il pense peut-être avoir trouvé au Liban.
L’escalade contre la Résistance au Liban et le retour à des bombardements tous azimuts pourraient viser à provoquer une riposte de la Résistance. ‘Israël’ aurait alors le champ libre pour élargir le conflit, contraignant l’Iran à intervenir, ce qui concrétiserait son objectif.
Qu’en est-il du recouvrement de la liberté d’action ?
Dans ce débat, une question fondamentale resurgit quant à la nature des événements au Liban-Sud. Netanyahu, qui a reçu de Trump la consigne de ne pas mener d’opération militaire d’envergure pour occuper Ali al-Tahir ou d’autres points stratégiques, est resté contenu dans ces limites.
Lorsque les Américains ont tenté de convaincre le Hezbollah de céder ces positions à l’armée libanaise, l’organisation a refusé d’emblée. Plus significatif encore, le président Joseph Aoun, après avoir affirmé aux Américains que l’armée n’entrerait pas en conflit avec le Hezbollah, leur aurait déclaré : « Pourquoi faire pression sur nous ? Laissez ‘Israël’ faire le travail, nous verrons ensuite. »
Dès lors, l’analyse des actions israéliennes au Sud nécessite de vérifier si l’ennemi prend l’initiative en frappant hors de la zone de sécurité, ou s’il agit en riposte à des actions de la Résistance.
Sur ce point central, le gouvernement et l’armée israéliens estiment que le protocole d’accord américano-iranien les a privés d’un atout majeur : leur « liberté d’action ».
Selon les nouvelles règles, il est interdit à l’ennemi de cibler des positions sécuritaires, politiques ou militaires éloignées de la zone occupée, bien qu’il continue de revendiquer ce qu’il considère comme un « droit de réponse aux menaces imminentes ».
Au cœur de ce débat, une analyse émergente soutient que Netanyahu ne sera pas en mesure, dans les conditions actuelles, de déclencher une action d’envergure susceptible de faire sauter les élections. Ce qu’il cherche dès lors à arracher comme « gain permanent » et « droit permanent », c’est la liberté d’action totale contre tout ce qu’il qualifie de menace pour sa sécurité.
Netanyahu n’est pas un novice en politique et connaît parfaitement la position américaine. Ses services disposent des éléments nécessaires pour évaluer les intentions de l’Iran ou du Hezbollah.
Par conséquent, s’il ne parvient pas à convaincre à nouveau les États-Unis de s’engager dans une guerre totale contre l’Iran, l’un des objectifs des opérations actuelles de l’armée d’occupation pourrait être d’imposer un nouveau cadre fondé sur le « droit d’éliminer les menaces ». Cela revient à conclure qu’après les événements d’Ali al-Tahir et l’extension des destructions dans la zone occupée, l’objectif de l’ennemi est désormais de recouvrer sa liberté d’action telle qu’elle prévalait avant le 2 mars dernier.
Flou stratégique de l’Iran et de la Résistance
Il ne fait aucun doute qu’aucun acteur du camp opposé à ‘Israël’ ne souhaite le maintien de Netanyahu au pouvoir. Allant du Hamas au Jihad islamique en Palestine, jusqu’au Hezbollah au Liban, en passant par Ansarullah au Yémen, la résistance irakienne et l’Iran, aucun n’a intérêt à voir Netanyahu rester aux commandes, quel que soit son successeur potentiel.
Cependant, l’équation dépend de Netanyahu lui-même, porteur d’une vision personnelle qu’il développe depuis sa jeunesse et qu’il a exposée dans ses ouvrages. Un changement de direction en ‘Israël’ aurait des répercussions majeures, soulevant une question à laquelle ‘Israël’ n’était pas préparé : faut-il interrompre l’offensive actuelle contre nos ennemis ou poursuivre la guerre quel qu’en soit le coût interne et externe ?
On pourrait penser que la clarté de cette équation implique que le camp adverse ne se laissera pas piéger : si ‘Israël’ cherche à entraîner l’Iran, ce dernier et le Hezbollah devraient encaisser la nouvelle escalade sans riposter pour ne pas servir les desseins de Netanyahu.
Mais la réalité est plus complexe. Les calculs iraniens après l’échec du protocole d’accord avec les États-Unis ne sont plus ceux d’avant, et la perception du rôle d’Israël dans ces événements a changé.
La notion de « patience stratégique » appartient désormais au passé. Quant à savoir ce dont l’Iran et la Résistance sont réellement capables, cela appartient à un autre débat.
Source : Traduit à partir d'AlAkhbar
