mardi, 31/03/2026   
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Les pays du Golfe face au moment de vérité : adieu au « mythe » de la sécurité américaine

Par Lina Baalbaki

Bien que la guerre lancée par ‘Israël’ et les États-Unis contre l’Iran le 28 février dernier ne soit pas encore terminée, l’un de ses résultats les plus marquants commence à se préciser : l’effondrement du mythe de la sécurité américaine absolue. Ce concept constituait un pilier fondamental de l’ordre international après la chute de l’Union soviétique et le socle du système stratégique dans le Golfe.

Pendant des décennies, les monarchies du Golfe ont vécu avec la conviction profonde que leur sécurité était garantie par la puissance militaire américaine.

Cependant, la riposte iranienne à l’agression américano-israélienne, ciblant avec précision les installations militaires et les intérêts américains à travers le Golfe, a fini par saper cette certitude.

Bien que les États-Unis, ‘Israël’ et leurs principaux partenaires du Golfe aient dépensé près de 26 milliards de dollars en opérations défensives et offensives durant les 16 premiers jours de la guerre seulement, l’ampleur de ces dépenses n’a pas réussi à empêcher l’évacuation des bases militaires américaines et la dispersion des forces qui s’y trouvaient.

Ainsi, Washington a paru incapable de protéger pleinement ses propres bases, au moment où le détroit d’Ormuz était paralysé par la menace iranienne.

Le président américain, Donald Trump, n’a pu tenir sa promesse faite le 4 mars — une semaine après le début de l’agression — affirmant que son pays « garantirait le libre flux de l’énergie vers le monde ».

Un modèle réduit de cette défaillance s’était déjà manifesté en 2019, lorsque des drones et des missiles yéménites avaient ciblé des installations vitales du secteur pétrolier saoudien, sans susciter de réponse américaine notable.

Cet incident, s’ajoutant à d’autres fissures dans la relation américano-saoudienne, a contribué au rapprochement saoudo-iranien de 2023 sous médiation chinoise, dans une prise de conscience croissante que la sécurité régionale ne doit pas dépendre entièrement des États-Unis.

En réalité, la crise actuelle renvoie à la crise du système de sécurité lui-même, qui a régi la région pendant près d’un demi-siècle. Depuis les années 1980 — après la Révolution islamique iranienne et la guerre Irak-Iran — le Golfe est régi par une équation : les monarchies pétrolières garantissent le flux d’énergie vers l’économie mondiale, tandis que les États-Unis assurent leur protection contre les menaces régionales, au premier rang desquelles figuraient les « menaces » de la Révolution iranienne, cette dernière ayant renversé l’équilibre régional d’avant 1979 en faisant tomber le régime du Chah Mohammad Reza Pahlavi.

Ce système de sécurité combinait la dépendance aux bases militaires américaines (notamment aux Émirats, au Koweït, au Qatar, en Arabie saoudite et à Bahreïn), des contrats d’armement massifs, une coopération en matière de renseignement, ainsi qu’une promesse implicite d’intervention militaire en cas de crise.

Alors que les élites du Golfe s’étaient habituées à vivre sous ce parapluie stratégique, même avec l’escalade des guerres en Irak, en Syrie et au Yémen, elles avaient réussi à maintenir un degré de stabilité « exceptionnel » par rapport à un environnement moyen-oriental meurtri par des conflits incessants.

Toutefois, la guerre d’extermination menée par l’entité sioniste contre la bande de Gaza a montré que les accords de normalisation que les pays du Golfe s’étaient empressés de conclure avec ‘Israël’ en 2019, sous l’égide de Trump, avaient pour but de protéger ‘Israël’ et non l’inverse.

Cela a été clairement testé lorsque les pays du Golfe ont intercepté des missiles iraniens lors de la riposte iranienne au bombardement du consulat d’Iran en Syrie, ainsi que durant la guerre de 12 jours contre la République islamique en juin dernier.

À cela s’ajoutent les bombardements israéliens au Qatar ciblant des chefs du mouvement Hamas, constituant à l’époque un autre exemple de dépassement des « lignes rouges » par ‘Israël’.

Aujourd’hui, les discussions sur une « trêve non déclarée » entre le Qatar et l’Iran — par laquelle le premier a choisi de se « neutraliser » dans la guerre après la mise hors service de la base d’Al-Udeid et le départ des forces américaines du territoire qatari — constituent l’exemple le plus frappant des mesures concrètes que les États du Golfe peuvent adopter pour sortir avec un minimum de pertes d’une guerre qui n’est pas la leur.

Il convient de noter que ce tournant est intervenu suite au ciblage américano-israélien du champ iranien de « Pars » ; Trump avait alors prétendu qu’Israël était seul derrière l’attaque, avant que la riposte iranienne ne frappe, le jour même, l’installation de gaz « Pearl » dans la ville industrielle qatarie de Ras Laffan.

Dans ce contexte, Sanam Vakil, directrice du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’institut « Chatham House », affirme que ce qui se passe est le « pire cauchemar » pour le Golfe.

Elle souligne qu’il existe « une colère et une frustration profondes » des pays du Golfe envers les États-Unis, car « ce n’est pas leur guerre, et pourtant ils en subissent le contrecoup ».

Elle ajoute, dans ses déclarations au journal The Guardian, que les pays du Golfe ont longtemps cherché un partenariat de sécurité avec les États-Unis similaire à celui dont bénéficie ‘Israël’, mais qu’ils ont compris aujourd’hui que « cela pourrait ne jamais se réaliser ».

Parallèlement, le correspondant de la « Chaîne israélienne 12 », Amit Segal, a mentionné qu’Israël avait proposé aux États-Unis de « construire des bases sur le territoire israélien, susceptibles de remplacer leurs bases actuelles dans des pays comme le Qatar », ce qui représente l’une des options de repositionnement américain après la perte de leur plus grande base au Moyen-Orient, Al-Udeid.

Malgré l’existence d’alternatives pour garantir leur sécurité, incluant le rapprochement avec leur voisin iranien et l’Orient en général (Chine et Russie), les centres de recherche occidentaux s’évertuent à promouvoir l’absence de telles options. Parmi eux, le « Washington Institute for Near East Policy », qui est allé jusqu’à justifier l’« abandon » américain des pays du Golfe en évoquant une « confusion » de certains sur le « système de sécurité » instauré par Washington.

Il souligne que Washington se concentre « uniquement sur une réponse décisive aux conflits menaçant le plus la stabilité, comme la guerre de Corée en 1950, l’invasion du Koweït en 1990 et la guerre actuelle en Ukraine, tandis que les défis militaires moins importants ou limités dans le temps sont laissés à la diplomatie ou aux parties concernées ».

Cela rejoint l’analyse de Vakil qui estime que, bien que les pays du Golfe réalisent la nécessité de diversifier leurs partenaires, ils n’ont pas de « substitut » aux États-Unis pour le rôle de « protecteur ultime ». Elle affirme : « Le Golfe ne bougera pas rapidement — et ne le peut pas — vers la recherche d’alternatives aux États-Unis.

Mais il ne se contentera pas non plus de redoubler de dépendance envers un partenaire peu fiable ». Elle prévoit que le Golfe s’orientera vers « la recherche d’une autonomie stratégique, une voie qui se profilait déjà ».

Le rapprochement notable entre la Chine et l’Inde après des années de tensions frontalières — malgré les obstacles persistants — est peut-être l’exemple le plus flagrant de ces tournants historiques poussant les États à réévaluer leurs priorités stratégiques.

Il est à noter ici que les politiques protectionnistes de Donald Trump envers les partenaires commerciaux de Washington ont contribué à accélérer ce rapprochement, surtout après que l’administration Trump a menacé de doubler les tarifs douaniers sur les produits indiens pour atteindre 50 %.

Source : Traduit à partir d'AlAkhbar