L’accord de Versailles. Une expression chargée de symbolisme, de quoi séduire un homme féru de spectacle comme Donald Trump. Même les Français, et le président Emmanuel Macron en particulier, semblaient ravis que la signature ait eu lieu sur le sol français. La scène avait été organisée à la hâte quelques jours auparavant, après que Washington a été informé que Téhéran ne souhaitait ni signature directe, ni poignée de main, ni accolade.
À Versailles, le président américain assistait à un dîner donné en son honneur en présence d’un nombre très restreint d’amis. Il était clair que Trump, à l’instar de Macron, ne souhaitait pas donner à ce dîner une dimension politique, ce qui explique l’absence de plusieurs personnalités, notamment l’ambassadeur américain en France, Charles Kushner, père de Jared Kushner et figure que Macron apprécie peu, bien qu’il sache que sa nomination à ce poste était une forme de compensation, dans le cadre de la politique de népotisme politique menée par Trump lors de la nomination de plusieurs ambassadeurs, dont celui au Liban, Michel Issa.
À Versailles, un groupe d’amis des deux hommes était réuni. Soudain, le secrétaire d’État américain Marco Rubio s’approche de Trump, tenant des documents, tandis que l’épouse du président français levait les yeux de la table pour voir ce qui se passait. Trump a alors pris la parole et a déclaré : « Je signe aujourd’hui le mémorandum d’entente avec l’Iran, et de l’autre côté de la région, le président iranien Massoud Pezeshkian fait de même. » Après que tout le monde s’est levé, Trump s’adressant à certains participants a dit : « Je viens de le signer ! »
La réunion s’est conclue ainsi, inaugurant une nouvelle phase de négociations ardues entre l’Iran et les États-Unis. Macron, quant à lui, cherchait sa place lors de cet événement majeur, étant arrivé au dîner visiblement ébranlé par l’attitude méprisante de Trump envers les dirigeants du G7, lorsqu’il leur a dit : « Nous n’avons pas besoin de vous, même pas pour le déminage. Si vous décidez d’aider, c’est votre affaire, mais je suis convaincu que l’Iran est capable de déminer lui-même, et cela se fera sous ma présidence. »
À la recherche d’un rôle
Macron n’a cessé de déplorer le manque d’implication de la France. Ces dernières années, Paris s’est transformée en une sorte d’hôtel accueillant des négociateurs de diverses nationalités, le gouvernement français se contentant d’un rôle logistique. Même les services de renseignement français ont été avertis, non sans humour, qu’ils feraient mieux de ne pas espionner les négociations se déroulant sur leur territoire.
C’est ce qui s’était produit, par exemple, lorsqu’Ahmed al-Charaa a accepté d’envoyer son ministre des Affaires étrangères, Asaad al-Chaibani, rencontrer le ministre israélien des Affaires stratégiques, Ron Dermer. Paris a été surpris, car il pensait que la rencontre resterait secrète. La surprise a été d’autant plus grande lorsqu’al-Charaa a accepté de rendre publique la réunion via l’agence de presse SANA. Les Français en ont conclu que l’accord d’al-Charaa pour une rencontre publique et la poursuite des négociations en vue d’un accord de sécurité avec Israël pourraient leur conférer un rôle plus important en Syrie, même si l’ambassade de France à Damas demeure fermée à ce jour.
Mais l’histoire du rôle de la France ne s’arrête pas là.
Paris, qui s’estime toujours en droit de jouer un rôle central au Liban et en Syrie, n’a pas encore saisi l’ampleur des transformations qu’a connues la région ces dernières décennies. Elle n’a pas non plus pleinement compris les implications du bouleversement majeur qui a secoué la région après le 7 octobre. Malgré ses désaccords avec Israël, elle continue de chercher à apaiser Tel-Aviv. Depuis des années, l’attitude française est de plus en plus hostile aux adversaires d’Israël, tant au Liban qu’en Syrie.
À Beyrouth, où l’ambassadeur Hervé Magro s’apprête à quitter son poste (sans le moindre regret), Paris a mené l’une des plus importantes campagnes d’incitation à la haine contre la résistance et ses soutiens. Parallèlement, son ambassadeur, au comportement imprévisible, se comporte comme certains hommes politiques libanais qu’il méprise ouvertement, au point qu’on peut entendre quatre versions différentes de lui de la part de quatre visiteurs différents.
Mais ce qui demeure constant dans ses positions, c’est son hostilité envers la résistance et son insistance à considérer le Hezbollah comme une menace pour le Liban et son avenir. Il figurait parmi ceux qui ont propagé le récit de la défaite du parti avant même le déclenchement de la « Première Guerre » à l’automne 2024.
Lorsque les « six roquettes » ont été lancées début mars, il a été parmi les premiers à dénoncer la « folie et la furie » du Hezbollah et à affirmer qu’il « ne tiendrait pas longtemps face à l’armée israélienne ». Il est resté inflexible et obstiné malgré les avertissements de « professionnels » au sein de son ambassade, qui lui ont fait comprendre que la réalité était tout autre. Il a également tenté d’instrumentaliser l’incident du meurtre de deux soldats de l’unité française le 18 avril, alors qu’il savait pertinemment que les forces françaises fournissaient un soutien logistique aux forces d’occupation en pénétrant dans des zones liées aux opérations de la résistance. Malgré le fait que l’ambassadeur et d’autres responsables de l’ambassade aient été informés des détails de l’événement, il a persisté dans ses incitations à la haine contre la résistance. Chaque fois qu’un responsable ou une délégation française se rend au Liban, comme ce fut le cas pour la délégation parlementaire française il y a dix jours, l’ambassadeur lui-même prend l’initiative d’inciter à la haine, à l’instar de certains politiciens libanais, en exigeant que les visiteurs ne rencontrent pas le Hezbollah.
Le débat autour de la France, dans le contexte des événements actuels, découle de la volonté de Paris de se positionner à la table des négociations libanaises. La France discute avec les Américains et les Israéliens de la formule la plus appropriée pour maintenir une force internationale, onusienne et peut-être européenne, au Liban après l’expiration du mandat de la Force intérimaire des Nations Unies au Liban (FINUL). Cependant, Paris n’offre rien de véritablement bénéfique au Liban ; elle tente plutôt de convaincre les États-Unis et Israël que le maintien de ses forces dans le sud du pays garantira la sécurité des opérations des combattants du Hezbollah près de la frontière avec la Palestine occupée. Parallèlement, la France continue de commettre des incursions, la plus récente étant le lancement de drones de reconnaissance au-dessus du territoire libanais pendant les affrontements, fournissant ainsi à l’ennemi des informations lui permettant de cibler la résistance et ses soutiens. Paradoxalement, la France agit comme si les autres ignoraient ce qui se passe ou n’étaient pas informés de ses agissements.
Les fous de Beyrouth
Mais la position française n’est pas la seule à obscurcir le tableau après l’échec de la guerre américano-israélienne contre l’Iran et le Liban. À Beyrouth, certains semblent encore plus naïfs que les Français. On peut en effet témoigner de la haine qui anime de hauts responsables et hommes politiques qui ne s’opposent pas au maintien des forces d’occupation dans le sud et qui cherchent à empêcher la population de reconstruire ses maisons. Plus inquiétant encore, ces individus, persuadés – par stupidité et par malveillance – qu’un cessez-le-feu au Liban ne viendra pas de la résistance et de l’Iran, se montrent prêts à faire des concessions bien plus importantes que ce que le peuple libanais attend et sont disposés à tout pour apaiser Israël, quitte à exposer le pays au risque d’une guerre civile.
La récente rencontre entre les présidents Joseph Aoun et Nawaf Salam n’a servi qu’à confirmer que la situation actuelle n’était pas dans leur intérêt et qu’ils devaient tout mettre en œuvre pour la contrer. Forts de cet accord, ils ont décidé de poursuivre les négociations en cours avec Israël sous l’égide américaine. Au lieu de profiter de l’évolution de la situation et de négocier avec les Américains un mécanisme de retrait des forces d’occupation en échange du déploiement de l’armée libanaise au sud du Litani, ils s’orientent vers la signature d’un accord de sécurité avec Israël. Leur objectif est le même que celui d’Israël : le désarmement de la résistance sur l’ensemble du territoire libanais.
À un certain point, la stupidité seule n’est plus la source des erreurs ; il y a autre chose. Lorsque Joseph Aoun fut choqué, lors de sa première rencontre avec Trump, d’apprendre qu’il devait payer un prix pour obtenir un « laissez-passer » pour la Maison Blanche, il ne s’opposa pas, en principe, à l’idée de rencontrer Benjamin Netanyahu. Tout ce qu’il a fait depuis son accession à la présidence suggère qu’il n’a aucun problème avec Israël, mais plutôt un problème majeur avec la résistance, et que son obsession n’est pas d’empêcher l’agression israélienne, mais plutôt de savoir comment assiéger et éliminer cette résistance. Et toute l’équipe qui l’entoure, que ce soit à Beyrouth ou aux États-Unis, ne dévie pas de ce cadre de pensée, qui combine un étrange mélange de racisme anti-arabe, de sectarisme envers les musulmans et de soumission à l’Occident.
Après avoir compris, grâce aux alliés arabes des États-Unis, de l’Arabie saoudite à l’Égypte, en passant par le Qatar, les Émirats arabes unis et la Jordanie, qu’il n’était pas obligé de rencontrer Netanyahu, Aoun a continué à chercher des moyens d’atteindre son objectif principal, à savoir entrer à la Maison Blanche, jusqu’à ce que la question devienne un véritable casse-tête pour lui, et qu’il soit prêt à tout pour satisfaire Trump et obtenir son invitation.
La nouveauté réside dans le fait qu’Aoun, bénéficiant du soutien indéfectible de l’Arabie saoudite, ne renonce pas à l’objectif du désarmement du Hezbollah. Il a également intégré à son programme la prévention de l’influence iranienne au Liban. Il est attentif aux positions des Saoudiens et des Émiratis sur ce sujet et comprend que les États-Unis et la France s’opposent à toute influence iranienne au Liban. À l’instar de Nawaf Salam, Aoun a pris des engagements clairs envers Washington et Riyad lors de sa nomination respective à la présidence et au poste de Premier ministre. Leurs actions passées et futures ne se limitent pas à répondre aux attentes, mais expriment également leurs convictions. Ils appartiennent à une classe qui rejette toute forme d’hostilité envers Israël ou l’Occident et se positionnent à l’opposé de ce conflit.
Versailles a été choisi comme lieu de signature du mémorandum d’entente entre l’Iran et les États-Unis en raison du symbolisme historique du lieu, ce qui reflète l’humeur de Trump… Quant à Macron, ce moment lui a conféré le rôle d’hôte !
La nouveauté réside dans le fait que Trump, contraint de conclure un accord avec l’Iran pour mettre fin à la guerre du Golfe, s’est également vu contraint d’en payer le prix en élargissant son champ d’application à un cessez-le-feu au Liban. Il est donc apparu pragmatique, et non intransigeant comme certains le pensent, en obligeant Israël à entamer une phase de cessez-le-feu au Liban. Si le président américain n’a pas encore finalisé les accords annoncés depuis son retour à la Maison Blanche, il semble déterminé à conclure celui avec l’Iran. Pour la première fois, son entourage est parvenu à le convaincre que la question libanaise est indissociable de la question iranienne. Selon une source américaine, Trump a pris conscience pour la première fois de la nature des relations entre l’Iran et le Hezbollah et privilégie désormais le dialogue direct, n’opposant aucune objection à ce que ses représentants rencontrent directement le parti si celui-ci y consent. Ce qui importe aujourd’hui à Trump, c’est de finaliser les modalités de la fin de la guerre au Liban, dont l’objectif principal est d’obtenir un retrait israélien complet.
Un lot de consolation aux dépens du Liban
Depuis le début des pourparlers avec les envoyés américains au Liban, plusieurs parties ont travaillé à l’élaboration de documents portant sur la nature d’éventuels accords politiques et de sécurité entre le gouvernement libanais et Israël. Lorsque Aoun et Salam ont évoqué la possibilité de négociations directes avec Israël, certains de ces documents étaient déjà prêts. Ils comprennent des propositions relatives aux dispositifs de sécurité, des déclarations d’intention, des modalités de mise en œuvre et de nouveaux projets de loi, ainsi qu’un large éventail d’idées développées par une importante équipe composée de personnalités libanaises et américaines à Washington, dont certaines entretiennent des liens étroits avec Aoun et d’autres avec Salam.
Suite à l’accord irano-américain visant à mettre fin à la guerre au Liban, l’équipe libano-israélienne s’est rapidement efforcée de mettre en œuvre un maximum de ces idées, craignant que l’issue du conflit n’exige des modifications fondamentales du plan initialement proposé. Forts de leur expérience passée, les Américains ont discuté avec Israël de la nécessité de convenir d’un plan de sécurité pour son retrait du Liban, en échange de mesures de sécurité mises en place par l’État libanais sous supervision américaine. L’objectif était d’assurer le retrait du Hezbollah de la frontière et d’obtenir de sa part l’engagement de ne mener aucune opération militaire contre Israël.
Si les Américains, de concert avec Israël, cherchent à atteindre cet objectif sans revenir à l’ancien projet de désarmement du Hezbollah sur l’ensemble du territoire libanais, Aoun et Salam, ainsi que d’autres forces libanaises, s’y opposent. Ils militent plutôt pour un accord imposant le désarmement complet du parti et permettant de démanteler sa structure politique, organisationnelle et sociale, tout en ciblant ses institutions et ses outils opérant dans les domaines socio-économique.
Plus important encore, Aoun et Salam, avec le soutien manifeste de l’Arabie saoudite, veulent lier la reconstruction du Liban à la question du désarmement. C’est pourquoi ils s’empressent de lancer une série de mesures visant à renforcer la surveillance des éléments de la résistance au Liban (impliquant ainsi des dirigeants et des officiers de tous les services de sécurité officiels et les exposant à un danger considérable).
À cela s’ajoute un programme insensé mis en œuvre par le gouverneur de la Banque centrale du Liban, Karim Saeed, en collaboration avec les ministères de l’Intérieur, de la Justice et des Finances, pour démanteler l’institution Al-Qard Al-Hasan et durcir les restrictions sur les transferts financiers en provenance de l’étranger via les sociétés de transfert d’argent et les banques.
Bien que le Hezbollah ait été officiellement informé par le ministre de l’Intérieur Ahmed Hajjar et le ministre des Finances Yassin Jaber qu’ils n’iraient pas de l’avant avec ce projet, les choses pourraient prendre une autre tournure en raison de l’esprit de risque de Saeed, soutenu par Aoun et Salam, après qu’il soit devenu clair que le Premier ministre avait exprimé son admiration pour la performance du gouverneur sur un dossier particulier, qui vise à tarir les sources de financement du Hezbollah.
En résumé, Aoun et Salam, ainsi que l’équipe opposée à la résistance, s’apprêtent à commettre les pires crimes en poursuivant la conclusion d’un accord de sécurité avec Israël, qui est en cours d’élaboration pour être finalisé d’ici une semaine ou avant la fin du mois, après quoi une date sera fixée pour la visite d’Aoun à la Maison Blanche, où il est censé être signé.
Il est vrai que Trump souhaite donner à Netanyahu un argument de poids à Tel-Aviv pour justifier un éventuel retrait du Liban, mais un événement imprévu pourrait faire dérailler tout ce plan. Il ne s’agit pas seulement d’auto dissuasion, mais aussi de la possibilité que le processus soit compromis par d’autres facteurs concernant les États-Unis et Israël, ainsi que par les États de la région qui ont entamé une réévaluation approfondie de leurs stratégies à la lumière de l’accord conclu entre Washington et Téhéran.
Source : Traduit à partir d'AlAkhbar
