Par des propos explicites ne laissant aucune place à l’interprétation, le président de la République, Joseph Aoun, a tracé les contours de son approche de la crise. Il a annoncé que le Liban attend un signal américain pour fixer la date du lancement de négociations directes avec l’ennemi israélien, supposées constituer une porte d’entrée pour mettre fin à la guerre.
Pourtant, l’image de ces négociations reste floue : s’agit-il d’un processus technique indirect ou de rencontres politiques de haut niveau pouvant aller jusqu’à une réunion entre Aoun et le Premier ministre ennemi, Benjamin Netanyahu, sous l’égide du président américain Donald Trump ?
Les fuites israéliennes ont poussé dans cette direction avant d’être démenties officiellement par le bureau du Premier ministre israélien, qui a affirmé qu’aucun rendez-vous n’était prévu à Washington la semaine prochaine.
Cependant, la position déclarée, mercredi 29 avril, par Aoun devant les instances économiques a déclenché un affrontement politique direct avec le président de la Chambre des députés, Nabih Berri.
Le litige porte notamment sur l’affirmation du président de la République selon laquelle « chaque étape franchie concernant les négociations l’a été en coordination et consultation avec les présidents de la Chambre et du gouvernement ».
Aoun a également souligné que le communiqué du Département d’État américain, publié après la rencontre entre l’ambassadrice libanaise et l’ambassadeur de l’ennemi à Washington, est « le même texte que celui adopté en novembre 2024 et approuvé par toutes les parties à l’époque ».
Le bureau de Berri a réagi promptement avec un ton de contestation manifeste, jugeant que les propos concernant l’accord de novembre 2024 et le processus de négociation sont « inexacts ».
Malgré l’enrobage protocolaire, la réponse reflète une remise en cause directe du récit de la présidence, transformant une divergence latente en une confrontation politique ouverte.
Le communiqué du président Berri précise : « Avec tout le respect dû à la fonction présidentielle et à ce qui émane de Son Excellence le Président, les propos qu’il a tenus devant les instances économiques sont inexacts, pour ne pas dire plus, tout comme ce qui concerne l’accord de novembre 2024 et le sujet des négociations ».
Cette polémique remet sur le devant de la scène la division structurelle entre deux approches : la première, menée par Aoun, pousse vers la négociation comme option diplomatique même sans garanties ou cartes de pression suffisantes ; la seconde, représentée par Berri, le Hezbollah et leurs alliés, traite avec prudence tout processus de négociation qui pourrait imposer des concessions au Liban sans arracher un cessez-le-feu préalable comme condition sine qua non.
Avec l’étalage public de ce différend, la tension est montée d’un cran, les institutions du pouvoir semblant parler deux langues contradictoires à un moment extrêmement sensible.
Alors que l’envoyé saoudien, Yazid ben Farhane, était censé avoir « freiné » l’élan d’Aoun sur le dossier des négociations et ouvert la voie à une reprise du dialogue présidentiel incluant le Premier ministre Nawaf Salam, les événements des deux derniers jours ont reflété un climat inverse.
Cela a poussé une haute source à se demander si Ben Farhane était sincère en affirmant que la partie américaine avait une autre opinion.
Cela transparaît dans le comportement du président Aoun, d’autant qu’il est rapporté par l’ambassadeur américain au Liban, Michael Issa, que le président de la République est capable d’avancer dans les négociations selon ses prérogatives constitutionnelles, et que la position de Berri n’est pas déterminante pour fixer le cap, même si les États-Unis ne souhaitent pas de conflit avec le président de la Chambre.
Issa aurait déclaré : « Ce qui est demandé à Berri, c’est de trancher sa position vis-à-vis du Hezbollah ; s’il campe sur ses positions, les négociations entre le Liban et Israël ne s’arrêteront pour personne ».
Cette même source a évoqué l’existence d’autres parties jouant sur les contradictions présidentielles et incitant Aoun à franchir des étapes supplémentaires dans la voie qu’il a lancée sans consulter les autres. Il est ici question de lobbys opérant aux États-Unis et d’un rôle joué par les Émirats arabes unis.
En toile de fond de cet affrontement, la capacité de négociation du Liban s’érode. Un État qui entame un tel processus en étant divisé sur son interprétation et ses objectifs se retrouve pratiquement sans cartes de pression.
À l’inverse, ‘Israël’ en tire profit, imposant de nouveaux faits accomplis sur le terrain, s’appuyant sur la position de l’autorité libanaise qui lui a offert une couverture lors des réunions de Washington pour élargir sa marge de manœuvre.
Dans ce contexte, les menaces du ministre israélien de la Sécurité, Israël Katz, de traiter le Sud comme Gaza, ne semblent pas être une simple escalade verbale, mais la traduction d’une doctrine basée sur la destruction systématique et l’élargissement de la zone tampon par la force, transformant tout retrait potentiel en un retrait d’une terre dévastée.
Parallèlement, Tel-Aviv continue de manœuvrer sous le plafond américain, profitant des « restrictions » qui lui sont imposées pour intensifier ses frappes sous couvert de défense préventive.
Aoun, pour défendre son choix, a insisté sur le fait que la négociation n’est pas une expression de faiblesse mais une tentative de restaurer la décision de l’État, estimant que la sécurité ne s’obtient ni par les frappes ni par le vide, mais par le déploiement de l’État sur l’ensemble de la frontière. Il a également lié tout processus de négociation à une mise en œuvre complète du cessez-le-feu, tentant de fixer un plafond clair pour empêcher que les négociations ne servent de couverture à la poursuite des opérations israéliennes.
À l’opposé, la position de Berri suggère que le problème n’est pas seulement formel, mais touche à l’essence même de l’approche : à savoir la lecture du communiqué américain et la crainte qu’il ne devienne une porte ouverte accordant à ‘Israël’ une liberté d’action accrue.
C’est là que réside le cœur du différend : la présidence voit dans le communiqué une étape préliminaire, tandis que ses opposants y voient une porte dangereuse pour consacrer des réalités de terrain.
Sur le plan régional, il devient clair que le dossier libanais fait désormais partie d’un réseau de négociation plus large incluant l’Iran et Gaza. C’est ce qu’a indiqué le site israélien Walla, citant le ministre de l’Agriculture et membre du cabinet de sécurité, Avi Dichter, qui a déclaré que « la liberté d’action d’Israël au Liban est limitée par des considérations américaines », un aveu qui contredit les allégations du Premier ministre Benjamin Netanyahu sur une liberté d’action totale.
Dichter a expliqué que « le niveau américain a lié la question libanaise à la question iranienne », soulignant qu’« Israël ne peut pas agir de manière indépendante au Liban en dehors de ce lien ».
Il a ajouté : « Nous sommes restreints au Liban à cause de notre partenaire américain. Nous ne pouvons pas être en désaccord avec un pays de la taille des États-Unis et lui dire : pour l’Iran c’est d’accord, mais pour le Liban nous agirons de manière indépendante ».
Source : Traduit à partir d'AlAkhbar
