Par Yehya Dbouk
Le gémissement israélien continu depuis dimanche soir — et qui est appelé à s’amplifier à mesure que se dissipe le brouillard sur le bilan global des guerres menées par Tel-Aviv ces trois dernières années, dont la dernière en date contre l’Iran — traduit un profond sentiment de vulnérabilité.
Cette dernière guerre a en effet ramené ‘Israël’ à sa taille réelle : celle d’une entité tributaire de la volonté américaine sur les plans militaire, politique et économique.
Lorsque les États-Unis ont été contraints, par leurs propres calculs et l’étroitesse de leurs options, de plafonner les ambitions de leur alliée et sa capacité de manœuvre, Tel-Aviv s’est retrouvée mise à nu dans sa réalité la plus brute.
Dès que le soutien américain s’est contracté dans ce contexte, l’impuissance structurelle d’Israël est apparue sans fard, à l’opposé du surcroît de puissance qu’il étalait et qui l’avait poussé jusqu’à aspirer vers l’avènement du « Grand Israël », selon les termes de ses dirigeants.
Les événements dramatiques qui ont suivi le ciblage de la banlieue sud de Beyrouth dimanche, avec en tête les menaces iraniennes qui ont accéléré l’imposition d’un cessez-le-feu global au Liban en prélude à la signature du protocole d’accord américano-iranien, apportent une preuve supplémentaire de la justesse de cette évaluation.
Le raid israélien a eu tout l’air d’une tentative désespérée d’arracher une ultime marge de manœuvre avant que Washington ne ferme la porte de l’escalade pour s’entendre avec Téhéran.
Cependant, ce « coup de poker » a non seulement échoué, mais il a aussi précipité l’ancrage de la tutelle américaine sur la décision israélienne.
C’est une réalité que ne change pas grand-chose au fait que les États-Unis aient été partenaires dans la décision de cette « aventure » ou qu’ils se soient contentés de l’observer avant de s’en désolidariser une fois son échec avéré.
Toutefois, la mise à nu de cette impuissance ne signifie pas son aveu au sein d’Israël ; le déni semble faire partie intégrante du mécanisme pour y faire face.
Reconnaître qu’Israël perd une part essentielle de sa capacité d’action dès que le parapluie américain disparaît semble bien plus lourd à porter pour le public israélien que l’idée même de l’incapacité à arracher la « victoire ».
De là, la vague de ressentiment israélienne actuelle s’accompagne d’une vaste campagne de défausse des responsabilités, tentant de les faire porter à celui qui est accusé d’avoir causé ce désastre : Benjamin Netanyahu.
Les flèches des accusations ont ainsi visé ce dernier, de la part de l’opposition comme de composantes de sa propre coalition gouvernementale, tandis que les élites politiques et médiatiques influentes s’activent à présenter le Premier ministre comme un bouc émissaire ayant payé le prix du sort auquel ‘Israël’ a abouti.
Ces milieux déversent des critiques acerbes sur Netanyahu et réclament qu’il rende des comptes pour ce qu’ils qualifient de faillite de « l’État », devenu, par ses politiques, otage et vassal des décisions américaines, ayant perdu sa capacité à prendre des décisions souveraines pour se contenter, dans cette configuration, d’exécuter ce que lui dicte son grand allié.
Mais ce qui s’est produit est-il l’échec personnel de Netanyahu lui-même ou un échec israélien global ?
S’il est vrai que Netanyahu assume la responsabilité de la décision politique, un examen des positions israéliennes à la veille de la guerre contre l’Iran révèle un tableau bien différent : les positions de l’opposition comme de la coalition, les évaluations des institutions militaires et de sécurité, ainsi que les sondages de l’opinion publique israélienne affichaient tous, à ce moment-là, un large soutien à l’option de la guerre.
Par conséquent, l’échec n’a pas été celui d’un seul homme, mais celui d’un système tout entier.
De plus, des termes tels que « échec », « humiliation », « catastrophe stratégique » ou « revers majeur », qui s’imposent aujourd’hui dans les médias israéliens, n’expriment pas seulement une lecture objective des résultats de la guerre, mais témoignent aussi d’un trait narcissique inhérent à la personnalité israélienne, tant individuelle que collective.
Cette personnalité a en effet tendance à hypertrophier ses victoires jusqu’au mythe, tout comme elle tend, à l’inverse, à surestimer ses défaites et ses pertes bien au-delà de leur poids et de leurs répercussions réelles sur le terrain.
Cette approche ne cherche pas à minimiser l’ampleur de la perte israélienne, ni à prétendre qu’elle peut être surmontée facilement, tout comme on ne peut prétendre que les adversaires d’Israël ont remporté une victoire finale et absolue.
‘Israël’ et les États-Unis ont effectivement perdu, mais ils ont perdu une manche d’un conflit qui n’est pas encore terminé.
S’il est vrai que cette dernière manche a de profondes répercussions sur les rapports de force dans la région — qui commencent déjà à apparaître et sont appelées à s’accentuer dans la période à venir —, le conflit reste ouvert à de multiples perspectives, tandis que les opportunités et les menaces subsisteront pour toutes les parties.
De même, la confrontation militaire est appelée à se répéter, même si elle a été reportée pour l’heure à un horizon indéterminé, et d’autres voies pourraient s’avérer plus difficiles et complexes.
Néanmoins, le résultat actuel suffit à acter une vérité fondamentale : la victoire sur ‘Israël’ et les États-Unis est possible, même si elle fait peser sur les vainqueurs de grandes responsabilités pour préserver leur acquis.
En fin de compte, il se confirme qu’Israël ne peut échapper à un retour à sa taille réelle chaque fois que ses orientations divergent de celles de son grand allié américain, en particulier lorsque ce dernier se trouve contraint, par l’étroitesse de ses options, de privilégier ses propres calculs.
Il convient de noter ici que l’étroitesse des options américaines, dans le cas présent, n’a pas été le produit d’une volonté israélienne d’escalade qui se serait heurtée à un veto, mais le fruit direct des pressions imposées par l’Iran et ses alliés, lesquelles ont fini par amener les États-Unis à la conviction de l’inéluctabilité d’un règlement régional, alors qu’Israël est apparu incapable de prendre l’initiative ou de persister dans une confrontation stratégique majeure sans les Américains.
C’est également sous cet angle que l’on peut comprendre la nature de la guerre qui a fait rage sur les différents fronts : elle était, par essence, une guerre américaine d’abord, et israélienne ensuite. C’est pourquoi toute défaite essuyée par Israël sur l’un de ces fronts constitue, simultanément, une défaite pour le projet américain.
Source : Traduit à partir d'AlAkhbar
