Par Leila Nicolas
Depuis l’annonce de la signature d’un accord entre les États-Unis et l’Iran incluant le Liban, certaines voix arabes se sont élevées pour reprocher à l’Iran de ne pas avoir intégré Gaza dans son entente avec Washington.
Il ne fait aucun doute que bon nombre de ces voix s’expriment par motif national, patriotique et humanitaire, animées par le désir de stopper le génocide qui décime la population de Gaza depuis des années.
Cependant, d’autres voix exploitent ce reproche pour ancrer le récit selon lequel « l’Iran et le Hezbollah ont cherché à se sauver eux-mêmes en abandonnant Gaza à son sort ».
Ces mêmes voix n’ont cessé, trois ans durant, d’accuser tout le monde de négligence et de lâchage envers Gaza, y compris au plus fort de la guerre israélienne contre le Liban, qui a pourtant offert des milliers de martyrs en soutien à Gaza.
Pour aborder la question de l’exclusion de Gaza du cadre de l’accord irano-américain de manière calme et objective, il convient de poser les facteurs suivants :
La divergence entre le Hamas et le Hezbollah dans leur relation avec l’Iran
Depuis la fondation du Hamas en tant que force de résistance contre « Israël », le mouvement a noué des relations avec des puissances régionales de soutien, notamment l’Iran, le Qatar et la Turquie.
Bien entendu, la relation entre le Hamas et ses parrains varie en termes de profondeur, de moyens et de doctrine. Alors que le lien avec l’Iran est dicté par la priorité du conflit avec « Israël », la relation du Hamas avec la Turquie revêt une dimension idéologique bien plus profonde.
En ce sens, la relation entre l’Iran et le Hamas diffère de celle qui unit l’Iran au Hezbollah, lequel est lié à Téhéran de façon dogmatique, religieuse, idéologique et même organique. C’est sur cette base que, lorsque le Hamas a dû choisir entre ses alliés durant le Printemps arabe, il a opté pour l’alignement idéologique, ce qui reste compréhensible dans ce type de relations d’alliance.
Pendant la guerre de Gaza, le Hamas s’est entièrement reposé sur la médiation de l’Égypte, du Qatar et des médiateurs internationaux, sans jamais associer l’Iran à la moindre négociation officielle. Cela signifie concrètement que le Hamas ne percevait pas l’Iran comme un médiateur utile, ou qu’il n’avait pas confiance en la capacité de l’Iran à faire pression pour obtenir des résultats de négociation de nature à stopper la guerre à Gaza.
En contrepartie, et bien que le Hezbollah savait qu’il s’exposerait à de nombreuses critiques internes au Liban – l’accusant d’être « à la solde de l’Iran » et de traîner le Liban dans une guerre pour venger l’Ayatollah Khamenei –, il a insisté, de manière indubitable, sur le fait de lier le front libanais au front iranien afin d’anticiper toute dissociation future possible. C’est ce qu’il a exprimé de façon délibérée et explicite dans le communiqué de Mishmar HaCarmel (site israélien au sud de Haïfa) le 2 mars 2026.
La position d’« Israël » et des États-Unis
Il est indéniable que l’Israélien, dès le début de la guerre contre Gaza, a imposé des conditions strictes sur l’identité des médiateurs autorisés dans le dossier de Gaza. À titre d’exemple, il a refusé l’introduction de la Turquie comme État garant ou médiateur, malgré toutes les relations liant Ankara au Hamas et sa capacité à réaliser des percées.
Malgré les efforts déployés par le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan, l’Israélien a persisté dans son refus de la médiation turque tout en acceptant celle du Qatar et de l’Égypte, jusqu’à ce que la guerre de Gaza s’épuise d’elle-même. C’est alors que les Américains ont intégré la Turquie et plusieurs pays arabes dans l’accord de paix final ainsi qu’au sein du Conseil de paix pour Gaza.
Dans ce contexte, on comprend que l’Israélien, épaulé par l’Américain, aurait catégoriquement refusé d’inclure Gaza dans la moindre discussion avec l’Iran, que ce soit à ce stade ou lors d’une phase antérieure.
Comparons, par exemple, la question de l’inclusion du Liban dans la voie pakistanaise : comment celle-ci a été totalement rejetée par l’Israélien, le fait de lier les deux voies ayant poussé « Israël » à commettre un massacre majeur à Beyrouth. La partie américaine n’était pas étrangère à ce refus.
Après l’annonce par le Premier ministre du Pakistan de l’inclusion du Liban dans le premier accord (avril 2026), les Américains ont fait marche arrière et des négociations directes entre le Liban et « Israël » ont été approuvées (à la hâte et après des réticences israéliennes). Trump a alors déclaré que le Liban n’était pas inclus dans l’accord entre les USA et l’Iran, car il disposait de sa propre voie entre « Israël » et l’autorité libanaise.
Pour réaffirmer son refus de fusionner les voies, la partie américaine a insisté pour inclure la même formule dans les deux communiqués publiés après les discussions de Washington, à savoir : « la confirmation que tout accord de cessation des hostilités doit être conclu directement entre les deux gouvernements, sous médiation américaine, et non via une voie séparée ».
Ce qui précède démontre sans l’ombre d’un doute que toute proposition de l’Iran visant à intégrer Gaza à l’accord aurait essuyé un refus catégorique d’« Israël » et un rejet absolu des Américains. Ces derniers auraient répondu que Gaza suivait une voie distincte, que le Conseil de paix avait précisément été créé à cet effet, que le Hamas avait déjà signé un accord et que l’Iran n’avait rien à voir avec le sujet.
Les positions des pays arabes et régionaux
Le fait pour l’Iran d’inclure Gaza dans ses négociations avec les Américains aurait suscité la colère des États parrains du Hamas en premier lieu (dont la Turquie) ainsi que celle de nombreux Arabes, qui auraient considéré que l’Iran cherchait à étendre son influence dans la région aux dépens de la cause palestinienne.
Dans cette optique, si l’Iran avait insisté pour lier ses négociations à Gaza, les voix arabes, les commentateurs et les médias auraient accusé Téhéran d’instrumentaliser le dossier de Gaza comme une carte pour renforcer sa position de négociation, ce qui est exactement ce qui a été dit au sujet du Liban.
Pendant des mois, diverses voix au Liban et dans le monde arabe ont affirmé que l’Iran exploitait le front libanais pour consolider sa position de négociation, alors même que le front libanais constituait le maillon le plus faible de la guerre actuelle – un front que l’Israélien et l’Américain ont tenté d’utiliser pour faire pression sur l’Iran, et non l’inverse.
L’art de la négociation
Dans l’art de la négociation, des critères régissent les cycles de pourparlers, l’usage des cartes disponibles et les plafonds de négociation. L’un des critères les plus cruciaux pour un négociateur chevronné est de percevoir la limite maximale jusqu’à laquelle il peut élever ses exigences sans faire imploser l’ensemble de la négociation.
Par exemple, les Américains ont introduit lors des premier et deuxième rounds de négociation avec l’Iran des clauses irréalisables, telles que « la non-reconnaissance du droit de l’Iran à l’enrichissement » ou le démantèlement de son programme balistique, tout en sachant pertinemment qu’il s’agissait là de lignes rouges pour l’Iran. L’objectif était de faire sauter les négociations et de les mener à une impasse afin de justifier le déclenchement d’une guerre.
De la même manière, si l’Iran avait inscrit la « clause Gaza » tout en sachant qu’elle représentait une ligne rouge inacceptable pour l’Américain et l’Israélien, cela aurait revenu à condamner par avance les négociations à l’échec. L’intégration de Gaza à ce stade aurait complexifié l’accord au point de le rendre infructueux, ce qui correspond exactement à ce que souhaite Netanyahu.
En conclusion, la non-inclusion de la clause concernant Gaza découle de circonstances objectives et réalistes. Cela ne signifie en aucun cas que l’Iran a abandonné son soutien aux Palestiniens.
La sortie de l’Iran et du Liban de l’engrenage de l’usure et des guerres, combinée à la défaite d’« Israël » et à son retrait du Liban, aura un impact majeur sur la cause palestinienne, dont les résultats se manifesteront à moyen et long termes.
Source : Médias
