vendredi, 04/09/2026   
   Beyrouth 08:05

Aoun pousse le Liban vers l’axe Émirats-Israël

Par Nada Ayoub

Il est impossible de dissocier le moment choisi pour la visite du président de la République, Joseph Aoun, en Grèce à la fin de la semaine dernière, du paysage régional.

Le jour même où il se rendait à Athènes, le partenariat sécuritaire entre la Grèce et ‘Israël’ franchissait un nouveau cap avec la signature d’un accord de défense de trois milliards d’euros — le plus important entre les deux pays —, prévoyant l’installation par ‘Israël’ d’un système de défense antiaérienne multicouche en Grèce.

Cette visite a coïncidé avec des réunions entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan pour parachever l’institutionnalisation de l’Alliance de La Mecque pour la défense commune, marquée par l’annonce de la création d’un secrétariat général permanent.

La version officielle indique qu’Aoun a sollicité l’aide de son homologue grec, Konstantinos Tasoulas, pour l’application de l’« accord-cadre » avec l’ennemi, réitérant son souhait de mettre fin à l’état d’hostilité par des voies diplomatiques.

Toutefois, l’enchaînement des événements et le calendrier des démarches revêtent des significations qui dépassent le cadre des communiqués.

Il est en effet difficile de séparer la visite d’Athènes d’une trajectoire amorcée par Aoun le jour où il a conclu l’accord de délimitation maritime avec Chypre, suivi d’une visite tardive à Ankara qualifiée de pure politesse, avant d’ouvrir grand la porte aux investissements émiratis et de renforcer la coopération avec Athènes.

Sur le plan pratique, le partenariat avec la Grèce ne paraît dissociable ni de sa position dans le conflit avec la Turquie, ni du réseau de sécurité en formation en Méditerranée orientale, ni de son alliance croissante avec ‘Israël’, au moment où Tel-Aviv élève son ton envers Ankara à des niveaux inédits.

En définitive, Aoun agit de manière unilatérale, sans consulter le gouvernement ni le Parlement, poussant le Liban vers l’alliance regroupant les Émirats, la Grèce, Chypre et ‘Israël’ — fondée sur des intérêts liés au pétrole, au gaz, aux investissements et aux ports —, face à l’Alliance de La Mecque par laquelle Riyad, Ankara et Islamabad tentent d’ouvrir une nouvelle voie dans les équilibres régionaux, malgré les obstacles à sa mise en œuvre.

La Turquie ne quitte pas la scène

De son côté, la Turquie ne semble pas disposée à abandonner la scène libanaise. Au lendemain de la visite d’Aoun en Grèce, l’ambassadeur de Turquie à Beyrouth, Murat Lutem, s’est entretenu avec le vice-premier ministre, Tarek Mitri.

Ils ont discuté de la concrétisation des résultats de la visite effectuée le mois dernier en Turquie par le premier ministre, Nawaf Salam, à travers la coordination de visites de travail de ministres libanais en charge de secteurs vitaux, dont l’énergie, l’eau et les travaux publics, afin d’ouvrir des perspectives de coopération.

Mitri lui-même semble convaincu que le dossier de la coopération politique avec la Turquie doit figurer au cœur des priorités du Liban ; il en discute avec le premier ministre, lequel manifeste toutefois la volonté de ne pas s’engager dans des relations susceptibles d’être interprétées sous un angle communautaire, comme l’idée qu’un rapprochement avec la Turquie équivaudrait à une alliance sunnite.

Parallèlement, la Turquie poursuit l’envoi d’aide humanitaire au Liban depuis le déclenchement de la dernière guerre israélienne et a doublé le budget de ses programmes de financement de projets sociaux au Liban, via des personnalités et des ONG gravitant dans son orbite. Ces initiatives visent à consolider la présence turque sur l’une des scènes de rivalité régionale les plus sensibles.

Lorsqu’Aoun a décidé, en novembre 2025, d’avancer sur l’accord de délimitation maritime avec Chypre, il l’a fait en passant outre la loi, ce qui a provoqué une contestation juridique de l’accord en vertu duquel le Liban a perdu environ cinq mille kilomètres carrés de sa zone économique exclusive.

Aoun cherchait avant tout à intégrer les frontières maritimes du Liban dans un alignement régional. Ankara a perçu sa démarche comme un mépris de ses intérêts, aucune coordination n’ayant eu lieu avec elle et les droits des Chypriotes turcs n’ayant pas été pris en compte.

La Turquie a ainsi exprimé publiquement sa vive désapprobation, estimant que l’accord menaçait sa sécurité, ses intérêts et nuisait aux équilibres régionaux — une situation qu’Aoun a tenté de désamorcer lors de sa brève visite en Turquie.

Puis vint le tour des Émirats

Après la mer, ce fut le tour des ports : le Palais présidentiel a joué un rôle clé dans l’organisation du Forum économique libano-émirati qui s’est tenu la semaine dernière à Beyrouth.

La coordination a été assurée par la conseillère économique du président, Roula el-Harati, qui a travaillé auparavant au sein d’une institution directement liée au conseiller à la sécurité nationale émirati, Tahnoun ben Zayed.

Lors du forum de Beyrouth, le message des Émirats était clair : nous voulons entrer au Liban par la porte des grands investissements, en particulier dans les infrastructures portuaires.

Selon les informations disponibles, il s’est avéré que les compagnies Abu Dhabi Ports et DP World ont soumis des projets concernant des acquisitions dans la zone économique de Tripoli, en concurrence directe avec la société turque Bauhouse.

Cela s’inscrit dans le cadre d’une rivalité plus large entre Ankara et Abou Dhabi pour l’influence économique et logistique en Méditerranée orientale, faisant des investissements — notamment portuaires — des leviers potentiels pour redessiner le positionnement politique et géographique du Liban.

Ainsi, le président de la République semble mener un processus de repositionnement politique et régional dont il maîtrise parfaitement la direction, agissant soit par conviction, soit dans le cadre de la mission plus large pour laquelle il a été porté à la présidence.

Source : Traduit à partir d'AlAkhbar