mardi, 19/05/2026   
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Les « Forces Libanaises » au Vatican : Nous voulons le Petit Liban !

Par Nada Ayoub

Youssef Raggi n’agit pas comme le ministre des Affaires étrangères du Liban, mais apparaît plutôt comme un émissaire politique au nom de Maarab, transmettant à l’étranger les obsessions du parti des « Forces Libanaises » et leurs choix idéologiques, et non ce qui est censé être la position officielle d’un État représentant tous les Libanais.

Il ne parle pas la langue d’un État qui tente de protéger son unité au milieu de la menace existentielle la plus dangereuse à laquelle il fait face, mais plutôt la langue d’une faction politique toujours otage de vieilles tendances isolationnistes, vers lesquelles elle revient à chaque crise comme s’il s’agissait d’un projet de salut.

Le plus grave est que ce discours n’est pas formulé lors de réunions partisanes internes ou de débats médiatiques locaux, mais qu’il est promu dans les instances internationales et ecclésiales comme une approche pour l’avenir du Liban lui-même.

Lors de sa visite en Italie la semaine dernière, le ministre des Affaires étrangères des « Forces Libanaises » a promu des idées d’une extrême gravité, se faisant l’écho des « FL » qui souhaitent raviver le projet de partition du Liban.

Selon des sources informées de cette visite, Raggi a parlé, lors de sa rencontre avec le secrétaire d’État (ministre des Affaires étrangères) du Vatican, le cardinal Pietro Parolin, dans une langue qui rappelle le discours isolationniste dont les « FL » ont hérité du Front Libanais, dans son approche de la situation interne et de l’avenir des relations entre les composantes de la société.

Raggi aurait déclaré : « Rien n’empêche un retour à l’idée du Petit Liban si cette formule garantit aux chrétiens la stabilité, la prospérité économique et la protection, loin des guerres dans lesquelles le pays est entraîné ».

Les sources confirment que « le climat que Raggi a tenté de diffuser au Vatican frappe l’essence même de la formule actuelle du Liban, c’est-à-dire le Grand Liban en tant que patrie définitive pour tous ses enfants.

Le plus dangereux est que le discours des Forces Libanaises porté par Raggi cherche à insinuer au Vatican que les chrétiens du Liban ne sont pas concernés par les 10 452 km², et que l’annexion par ‘Israël’ de parties du Sud ne constitue pas une priorité pour eux, tant que le Petit Liban demeure le projet de salut des chrétiens du Liban ».

La dangerosité de cette proposition réside dans le fait qu’elle intervient au paroxysme des menaces israéliennes publiques d’annexer des parties du Sud-Liban, tantôt sous le titre de « zones tampons », tantôt à travers des appels à la colonisation lancés par des ministres extrémistes du gouvernement d’occupation, à l’instar d’Itamar Ben Gvir.

Elle intervient également en pleine guerre qu’Israël ne mène pas seulement par le feu, mais aussi à travers un investissement méthodique dans la discorde confessionnelle, en particulier entre chrétiens et chiites, les derniers mois de guerre regorgeant de preuves et de faits à cet égard.

Cependant, selon les personnes informées, le Vatican n’est pas d’avis d’encourager des projets de partition au Liban et n’a pas modifié sa position historique de soutien à la formule de coexistence, ou ce qui est désigné dans son lexique comme « le Liban-Message ».

Dans une étape aux significations politiques claires, le Saint-Siège s’apprête ce mois-ci à signer le décret de béatification du patriarche maronite Elias Boutros Hoayek.

Or, Hoayek, dont le nom est lié à la naissance du « Grand Liban », ne représente pas un simple symbole religieux, mais l’un des pères fondateurs majeurs de l’idée de l’entité libanaise unificatrice, faisant de sa béatification un événement qui dépasse la dimension ecclésiale pour consolider les dimensions nationales et historiques liées à la formule de l’entité libanaise.

Ce n’est pas la première position papale de soutien au Liban face à ses crises.

Le pape Léon XIV avait déjà adressé des messages clairs en faveur de l’unité du Liban et de son peuple, lorsqu’il avait révélé qu’il gardait dans sa poche la photo d’un enfant des scouts de « l’Imam al-Mahdi » qu’il avait reçu lors de sa visite au Liban, avant que ce dernier ne tombe en martyr lors de l’agression israélienne du 8 avril.

Il a également appelé à plusieurs reprises à un cessez-le-feu et a souligné que la protection des civils était un « devoir moral ».

Des sources de haut niveau rapportent que le chef de l’Église catholique exprime une profonde inquiétude face à tout discours isolationniste, et ne s’enthousiasme pas pour des rôles dont les chrétiens paieraient seuls les prix politiques et historiques.

Le problème le plus profond réside dans l’incapacité des « Forces Libanaises » à abandonner leur héritage de droite isolationniste.

Leur discours ne se limite pas à tenter d’influencer le Vatican, mais s’étend à l’intérieur chrétien lui-même, à travers la reproduction et la glorification de l’idée du « Petit Liban » ou du « Liban originel », c’est-à-dire le Liban à majorité chrétienne avant l’établissement de l’État du Grand Liban.

Ce récit est promu au sein des universités et de certains milieux religieux et estudiantins, comme le modèle du « Liban civilisé et prospère » qui aurait été corrompu par le rattachement des musulmans à celui-ci.

Pourtant, cette lecture sélective de l’histoire ignore des vérités flagrantes : durant la période du « Mont-Liban », aujourd’hui glorifiée, plus d’un tiers de la population maronite est morte de faim, et le pays a connu des conflits et des migrations de masse qui ont poussé des centaines de milliers de Libanais à quitter leur patrie sans retour.

Ces mêmes personnes, dont on célèbre aujourd’hui la diaspora dans le monde en tant que « descendants d’origine libanaise », étaient à l’origine les enfants d’une phase d’effondrement social et économique, et non d’un modèle de prospérité et de sérénité comme le discours isolationniste tente de le dépeindre.

Les courants qui glorifient l’idée du « Petit Liban » et manifestent un agacement vis-à-vis de la formule libanaise actuelle, au sein d’une partie de la communauté chrétienne, reflètent un état d’esprit profond et enraciné qui dépasse les calculs politiques conjoncturels.

C’est ce qu’a exprimé l’ancien député Farès Souaid lors de plusieurs apparitions télévisées, affirmant que « l’ambiance de la majorité chrétienne considère toujours, dans le fond, que l’acceptation de l’État du Grand Liban dans les années 1920 s’est faite sur la base que cette entité soit au service du Petit Liban chrétien, avec une garantie française à l’époque ».

Souaid ajoute que « la majorité des chrétiens considèrent l’armée, l’État et les services comme leur armée, leur État et leurs services, et lorsque les rapports de force basculent entre les mains d’une autre composante, comme après la montée du chiisme politique, beaucoup ressentent que le pays ne leur ressemble plus en tant que chrétiens ».

Il estime également que « la majorité des partis, même s’ils affirment le contraire publiquement, considèrent la formule du pays comme instable ou non viable, tandis que des sentiments d’anxiété et de peur gouvernent les chrétiens, à l’instar des autres minorités au Liban ».

Et de souligner : « la garantie des chrétiens réside dans leur partenariat avec les musulmans », et que tout rôle que le Liban pourrait jouer dans la phase de transition que traverse la région repose sur la réhabilitation de l’idée de coexistence, et non sur le repli vers des communautés confessionnellement pures.

Source : Traduit à partir d'AlAkhbar